Édition du 14/10/08

Regards sur le monde salésien

Congrès-Pèlerinage Lourdes 2007

  Jean Marie Petitclerc

L’ESPRIT DE FAMILLE :  EXPÉRIENCE DE FOI, D’AMOUR ET D’ESPÉRANCE

III – VIVRE AUJOURD’HUI L’ESPRIT DE FAMILLE DANS LE SYSTÈME PRÉVENTIF

 

Après avoir tenté de décrypter le sens de « l’esprit de famille », et avoir vu comment il était vécu à l’Oratoire du Valdocco que Don Bosco dirigeait, dégageons maintenant quelques pistes pour répondre à la question posée : Que peut signifier aujourd’hui vivre l’esprit de famille dans le système préventif  ?

 

1. Une relation éducative fondée sur le « croire, espérer, aimer »

« Vivre l’esprit de famille, c’est faire une expérience de foi, d’espérance et d’amour, disions-nous à la fin de la première partie. Il s’agit pour l’adulte de vivre la relation éducative dans le registre du

je crois en toi

je ne désespère jamais de toi

je montre que je t’aime.

1. 1. Croire en le jeune

Eduquer, c’est tout d’abord croire en ce jeune que l’on a en face de soi, « Je crois en toi, tu es capable de grandir, je suis prêt à te faire confiance, je me fie à toi … » Dans une telle optique, Don Bosco ne pouvait concevoir l’éducation autrement qu’en une collaboration avec l’enfant qui reste toujours acteur du processus éducatif.

L’éducation n’est possible que sur fond de confiance.

Ce dont les adolescents ont le plus besoin aujourd’hui, ce n’est peut-être pas de rencontrer des adultes qui se proposent de les assister, mais des adultes capables de leur dire « j’ai besoin de toi. »

N’oublions jamais combien le sentiment d’inutilité peut conduire à la dépression.

 

1. 2. Ne pas désespérer du jeune

Fonder la relation éducative sur l’espérance, c’est ne jamais étiqueter le jeune à partir de ses performances ou de ses comportements de l’aujourd’hui.

Jamais, pour ma part, je n’utilise le mot « délinquant » pour qualifier un jeune. Et pourtant bon nombre de jeunes que je côtoie avec mes équipes commettent bien des délits.

C’est quoi un délinquant ? Si je prends la définition du dictionnaire : « Un jeune est délinquant parce qu’il a commis un délit ». Mais, très vite, dans la tête de gens, cela devient : un jeune commet un délit parce qu’il est délinquant. C’est terrible cette inversion de la causalité ! Qu’est-ce qu’il y a de commun entre un gamin de 16 ans qui subtilise la carte de crédit de sa voisine et un gamin de 16 ans qui va agresser sexuellement une gamine de 4 ans ? Rien, il n’y a rien de commun sur le plan de la personnalité. Même s’ils commettent tous deux un délit.

Et j’ai beaucoup de peine quand je vois des collègues de la PJJ qui écrivent des articles, qui font des conférences ou des bouquins sur les jeunes délinquants. Je ne sais pas de quoi ils parlent ! Moi, j’ai écrit un livre sur les délinquances ! Toute ma posture d’éducateur, c’est de dire : tu as commis un délit, mais pour moi tu n’es pas un délinquant. C’est pour ça que je me mets en colère après toi ; c’est pour ça que je te sanctionne. Parce que, pour moi, tu n’es pas un délinquant.

J’ai rencontré un collègue qui me disait : « Jean-Marie, je suis devenu directeur d’un foyer de jeunes délinquants ». Je lui ai dit : « Bonne chance ! ». Il me dit : «  c’est fou les conneries qu’ils font » ; je lui dis : « heureusement, sinon qui tu serais ? ». Le gars, c’est son identité sociale. Plus l’adolescent a commis un gros délit, plus il a conscience de l’importance de son rôle. Ils sont mal barrés, les gamins, avec des directeurs de foyers de délinquants !

Moi, je dirige une association où il y a 0 délinquant. Il est complètement différent de dire à un jeune « t’as fait une connerie ! » ou « t’es con ! » C’est pas du tout la même chose. C’est la même différence entre « ta copie est nulle » et « t’es nul ».

Si vous rendez une copie à un élève qui vaut 17, vous pouvez, à la limite, lui rendre en silence, il est suffisamment gratifié par sa note. Si vous rendez à un élève une copie qui vaut 2, combien il est essentiel que la restitution de la copie s’accompagne d’un discours fort sur le thème : mais toi tu vaux 20. Parce que tous vous valez 20. C’est ta copie qui vaut 2, tu n’as pas compris, tu n’as pas travaillé, il existe un tas d’explications qui font que ta copie vaut 2. Plus vous mettez l’enfant face à un échec, plus votre discours d’espérance sur sa personne doit être fort.

Combien est-il important pour l’éducateur de ne jamais enfermer l’enfant dans le comportement du présent, s’il veut toujours permettre que l’avenir soit ouvert.

Tous les travaux actuels menés sur la résilience montrent que bien souvent le déclic a été produit – songeons à l’histoire de Tim Guénard – par la rencontre du jeune et de ce que Boris Cyrulnik nomme un « tuteur de résilience », c’est-à-dire une personne capable de porter un regard neuf sur la personne, qui ne l’enferme pas dans la récidive. En ce sens, on peut dire que Don Bosco fut un remarquable tuteur de résilience pour bon nombre d’adolescents blessés qu’il a rencontrés.

 

1. 3. Que le jeune se sache aimé

N’en déplaise à tous les technocrates du monde éducatif, l’éducation, comme ne cessait de le répéter Don Bosco, est d’abord une « affaire de cœur ».

On ne peut éduquer par principe ou par programme, mais seulement par amour.

Cette affection entre jeunes et éducateurs, indispensable à l’instauration de la confiance, ne doit pas rester secrète, mais doit savoir s’exprimer en termes compréhensibles par ceux qui en sont les destinataires. Il faut que « non seulement les jeunes soient aimés, mais qu’ils se sachent aimés. »

Don Bosco ne veut pas dire par là que le plus important est la manifestation extérieure de l’affection, mais, ce qu’il souligne avec force, c’est que l’important ne réside pas dans l’intention que l’éducateur accorde à sa parole ou son geste, mais à la manière dont le jeune le reçoit.

Une main posée sur l’épaule, ce peut être un bon geste pour le jeune ainsi rassuré par l’intérêt que lui porte son éducateur, mais s’il l’interprète comme un geste d’ordre pédophilique, alors c’est un très mauvais geste. Manifester son affection nécessite d’être toujours centré sur la manière dont le jeune la reçoit.

Comme ne cessait de le répéter Don Bosco, ceci n’est possible que sur fond d’esprit de famille. Il s’agit toujours pour l’éducateur de trouver ce point de bonne distance et de bonne proximité. Etre suffisamment proche pour ne pas être indifférent, suffisamment distant pour ne pas être indifférencié.

 

2. Un climat de l’entre-jeunes marqué par l’esprit de famille

Autre leçon tirée du parcours historique que nous avons effectué, l’importance du climat régnant dans l’entre-jeunes. Ceci me paraît peut-être encore plus essentiel aujourd’hui.

Comme j’aime à le dire, chaque jour, le jeune circule dans trois lieux : la famille, l’école et la cité. Chaque lieu est marqué par une culture, la culture familiale, largement empreinte de celle de la région ou du pays d’origine, la culture scolaire et la culture de l’ « entre-jeunes » qui est celle de la cité, fondée sur des codes de communication, propres aux jeunes, et souvent marquée par la violence. Une évolution significative de la jeunesse d’aujourd’hui réside dans la prégnance de cette culture de l’entre-pairs. A chaque époque, les adolescents ont usé de codes spécifiques pour communiquer entre eux sans être compris des adultes qui les entourent. Mais, lorsqu’à notre époque, nous fréquentions les institutions gérés par les adultes, nous nous alignions sur les codes des adultes. Or, aujourd’hui, je découvre des adolescents qui parlent à leurs parents comme ils s’adressent à leurs copains. Je connais des classes en Zone d’Education Prioritaire où le seul qui parle français, c’est l’enseignant ! Tous les autres parlent « banlieue », non seulement lorsqu’ils discutent entre eux, mais aussi lorsqu’ils s’adressent à l’institution.

Avec la difficulté de la famille à transmettre, avec le décalage de plus en plus grand entre la culture scolaire et les pôles d’intérêt de cette génération d’adolescents, la culture de l’ « entre-pairs» devient la référence, et ce tant sur le plan du langage que sur celui du vêtement et de la musique. Et les adultes sont de plus en plus exclus de cet « entre-pairs ».

Alors les parents gèrent comme ils le peuvent l’espace familial, mais n’osent plus intervenir dans les autres champs de vie de l’enfant, tant ils ne maîtrisent plus les codes de communication. Et à l’école, cette culture de l’entre-jeunes a tendance à devenir prédominante.

La grande difficulté, pour les enfants et les adolescents, réside alors dans le fait que ceux qui font référence dans ces trois champs de vie au mieux s’ignorent, au pire se discréditent. Les enseignants de qualifier les parents de démissionnaires, et les parents de qualifier les enseignants d’incapables ! Les aînés, dans la rue, critiquent les parents et l’école !

Et si le premier droit de l’enfant, à l’orée du XXIème siècle , était le droit à la cohérence de ceux qui l’accompagnent sur son itinéraire de croissance ?

Don Bosco fondait cette cohérence sur l’esprit de famille qu’il promouvait non seulement à l’école, mais aussi dans le champ de l’entre-jeunes. Son message reste tout-à-fait pertinent pour notre aujourd’hui.

Rejoindre les jeunes nécessite aujourd’hui de réinvestir ces lieux de l’ « entre-pairs ». Or l’Eglise a développé une pastorale familiale, qui fonctionne encore avec les parents et les jeunes enfants, mais qui souvent dysfonctionne à l’âge de l’adolescence, lorsque le jeune commence à vouloir se démarquer de ses parents. Elle a développé une pastorale scolaire : Ecole catholique, aumônerie de l’Enseignement public. Mais, à la différence d’hier où les jeunes investissaient l’école comme un lieu de vie, ceux d’aujourd’hui ont tendance à n’investir l’école que comme le lieu de l’obligation scolaire. Leur « vraie » vie se déroule hors de ses murs. Et les aumôneries ont de plus en plus de mal à rejoindre les jeunes dans l’hors temps scolaire.

Aussi le véritable challenge réside-t-il aujourd’hui dans la capacité à rejoindre les jeunes dans la cité. Il faut réinventer une pastorale de la rue. Tel fut le plus grand défi relevé par Jean Bosco : aller à la rencontre des jeunes des faubourgs de Turin, en investissant le champ des loisirs. Et l’histoire jugera sans doute sévèrement l’abandon des patronages par notre Eglise de France ! C’est au moment où, dans notre pays, commença à se poser de manière cruciale la question de la jeunesse dans les quartiers qualifiés de sensibles que l’Eglise abandonna, pour des raisons idéologiques, ce formidable outil d’animation permettant de la rejoindre et de l’accompagner.

 

3. Une dynamique permanente de refondation

Quitter la famille pour fonder sa propre famille, participant ainsi à la création de la famille élargie, telle est la dynamique de l’esprit de famille.

Celle-ci ne va pas sans conflit. Et tant l’entrée en adolescence de Jésus (rappelons-nous la fugue au Temple) que celle de Jean Bosco (son départ vers la ferme des Moglia) ne furent pas sans conflit.

Vivre l’esprit de famille ne signifie pas à mes yeux promouvoir une institution sans conflits. Au contraire, c’est le conflit intergénérationnel qui dynamise la vie familiale.

L’histoire de nos provinces de France et de Belgique a trop souvent été marquée par une telle peur des conflits que ceux-ci, mal gérés, ont conduit au départ de la famille de bon nombre de confrères. Il me semble normal pour ma part de permettre à la jeune génération de s’opposer à l’ancienne afin de promouvoir une dynamique permanente de refondation. « Moi, j’ai fait le brouillon, vous vous mettrez les couleurs ! » disait Don Bosco, et les couleurs diffèrent bien sûr d’une époque à l’autre. Etre fidèle à un fondateur ne signifie pas poursuivre de manière uniforme l’œuvre entreprise, mais savoir, à chaque époque, créer à sa manière ! Puissions-nous permettre, dans un véritable esprit de famille, aux jeunes salésiens, laïcs ou religieux, de tracer des chemins nouveaux !

 

 

CONCLUSION

Voici venu le temps de conclure. Je m’appuierai, pour ce faire, sur les propositions des évêques au pape lors du synode de 1980. Elles condensaient les idées des pères synodaux sur la notion de la spiritualité familiale et les conditions de son développement.

« La spiritualité familiale est à la fois, disaient-elles, une spiritualité de la création, de l’alliance, de la croix et de la résurrection. »

Les époux sont en effet créateurs de vie. Leur alliance implique un don réciproque. Ce don permanent passe, nous apprend Jésus, par la croix : il ne se fait jamais sans renoncement. Mais à travers les épreuves, une spiritualité de la résurrection impose aux époux, par l’exercice du pardon, à toujours recommencer, en cultivant la joie de la renaissance.

Oui, vivre l’esprit de famille, c’est promouvoir la créativité, fonder l’alliance et entrer dans la dynamique pascale du mourir pour vivre. Une telle dynamique est source d’une joie profonde.

Dans le système préventif, esprit de famille ne cesse de rimer avec joie. Tel est l’indicateur du climat salésien.

Alors, le mot de la fin sera un mot d’emprunt. Je laisse la parole au Père Jean Duvallet, ancien compagnon de l’abbé Pierre qui vient de décéder. Cette adresse aux fils de Don Bosco, vieille de plus de 50 ans, garde toute sa pertinence. Voilà pourquoi nous pouvons la qualifier de prophétique.

« Vous avez des œuvres, des collèges, des maisons, mais vous n’avez qu’un seul trésor : la pédagogie de Don Bosco. Risquez tout le reste, ce ne sont que des moyens, mais sauvez-la. »

Vingt ans de ministère dans la rééducation m’obligent à vous dire : vous êtes responsables de ce trésor pour l’Eglise et le Monde.

Dans un monde où l’homme et l’enfant sont broyés, disséqués, triturés, classés, psychanalysés, où les enfants et les hommes servent de cobayes et de matière première, le Seigneur vous a confié une pédagogie où triomphe », - et je résumerai alors la pensée de Jean Duvallet par ces mots - « l’esprit de famille ».

« Gardez-la, renouvelée, rajeunie, enrichie des découvertes modernes, adaptée à ces gosses matraqués tels que Don Bosco n’en a pas vus.

Mais gardez-la.

Mais gardez-nous, battant dans des milliers de poitrines, la façon de Don Bosco d’aimer et de sauver les gosses. »

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