Édition du 14/10/08 |
Regards sur le monde salésien |
II – L’ESPRIT DE FAMILLE À L’ORATOIRE DU VALDOCCO
Ces considérations effectuées, arrêtons-nous maintenant sur cet esprit de famille tel qu’il était vécu à l’Oratoire du Valdocco, lorsque Don Bosco le dirigeait.
1. Le Valdocco, « une famille qui éduque » Si je me permets de définir ainsi le Valdocco, c’est à partir du témoignage de Don Bosco lui-même. « Cette congrégation n’était en 1841 qu’un catéchisme, une cour de récréation pour le dimanche et les jours de fête, auquel, en 1846, s’ajouta un internat pour les apprentis pauvres, en formant une institution privée à la manière d’une famille nombreuse. » Comme le souligne le Père Braido : « La physionomie typique de l’œuvre et surtout le système éducatif de prévention qui y est appliqué ne peuvent être bien compris qu’en lien non seulement avec Don Bosco, avec son expérience et son tempérament, mais aussi avec ceux de ses aides. Depuis les débuts, l’Oratoire fut une entreprise communautaire, menée pour sa construction et sa progression en interaction entre le fondateur et les collaborateurs. » Pour ceux-ci, citons le rôle important joué par les femmes. On connaît l’ampleur de l’investissement de Maman Marguerite, qui remplaçait son fils dans l’assistance des garçons, lorsque Jean Bosco devait s’éloigner de l’Oratoire, qui était cuisinière le jour et couturière la nuit. Une telle présence permettait à l’Oratoire d’être une maison, c’est-à-dire, dans l’intuition de Don Bosco, une famille, et non pas un collège. Ce que l’on connaît un peu moins, c’est le rôle de toutes les mamans, qui lui ont succédé après sa mort. Citons bien sûr la maman de Michel Rua, mais aussi celle du chanoine Gastaldi, futur évêque de Turin. J’aimerais également m’arrêter sur la figure de Marianna Magone, la maman de Michel Magon, ce garçon rencontré sur la place de la gare de Carmagnole, quand Jean Bosco attendait une correspondance à l’automne 1857. Attiré par ce prêtre qui lui offrait une place à l’Oratoire, Michel quitta sa chère maman, et l’on peut comprendre le déchirement de cette dernière. A cause des mauvaises conditions de vie à l’internat du Valdocco, sur le plan de l’alimentation et de l’hygiène, Michel fut emporté par une grave maladie en janvier 1859. Il n’avait pas encore soufflé sa quinzième bougie. De nos jours, on pourrait s’attendre à un fort ressentiment de la maman à l’égard de ce prêtre qui lui avait ravi son fils. Et bien non ! Maman Magon rejoignit l’Oratoire après la mort de son fils, et elle y travailla jusqu’à sa mort en 1872. Cette année marquera d’ailleurs la fin de la présence des femmes à l’Oratoire. Comme le souligne le Père Stello, « c’était une époque où désormais le collège était bien organisé, la vie religieuse ne permettait pas la présence de femmes dans la maison, et Don Bosco pensait déjà à la fondation des filles de Marie Auxiliatrice.3 Don Bosco, ses collaborateurs, les mamans, les enfants, l’Oratoire du Valdocco, à ses débuts, était organisé comme une famille nombreuse.
2. Un style de relation éducateur / jeune Dans la lettre de Rome de 1884 , Don Bosco utilise le mot « famigliarità » pour qualifier cet esprit de famille. « La famigliarità produit l’affection et l’affection génère la confiance. » maître-mot du système éducatif de Don Bosco, puisque selon lui, sans confiance il ne peut y avoir d’éducation. On le voit, la famigliarità, qu’il est meilleur de traduire par « esprit de famille » plutôt que par « familiarité », qui dans notre langage a une consonance de vulgarité, se trouve à la base du processus éducatif. Elle seule permet de briser la « fatale barrière de méfiance. » « Sans esprit de famille, l’affection ne peut se montrer ». En effet, isolée de cet esprit, la manifestation de l’affection pourrait alors être mal interprétée. L’on connaît à ce sujet les critiques qui se firent jour, même dans l’Eglise. Mais poursuit Don Bosco, dans sa lettre de 1884, « sans cette démonstration, il ne peut y avoir de confiance . Celui qui veut être aimé, il faut qu’il fasse voir qu’il aime. » Comme le soulignait Vito Orlando, lors du 3ème congrès de l’Education salésienne qui se tenait à Lyon les 26 et 27 novembre 2004, « les relations interpersonnelles inspirées par la familiarité, la confiance, la sympathie, l’accueil, font grandir ensemble éducateurs et apprenants et permettent de construire une ambiance de famille dans laquelle il n’existe pas une cohabitation démocratique mais une ambiance dans laquelle les rapports pédagogiques et juridiques s’entrelacent et se qualifient comme des rapports père-fils-frère. Le climat de confiance, l’ouverture et la familiarité facilitent la relation directe et vraie des personnes ; tout cela facilite la communication (de vie à vie), stimule la participation et l’on devient protagoniste et pas seulement destinataire. Dans un climat de famille, on peut vraiment parler à cœur ouvert comme de père à fils. » Ecoutons ce que nous dit Don Bosco à ce sujet : « Je vous ouvre à tous mon cœur, si j’ai quelque chose qui ne me plaît pas, je le manifeste, si j’ai quelque avis à vous donner, je vous le donne tout de suite en public ou en privé. Je ne vous fais jamais aucun mystère : ce qui est dans mon cœur, je l’ai sur les lèvres. Faites comme moi, mes chers fils. S’il y a quelque chose qui ne vous plaît pas, dites-le moi ; on décidera ce qui sera mieux : si vous faites une bêtise, confiez-la moi avant que les autres le sachent et nous essayerons de remédier à tout. Si vous m’écoutez et faites ainsi, alors, savez-vous ce qui adviendra ? Il adviendra que, tant que vous serez ici à l’Oratoire, vous serez contents, et quand vous partirez pour votre village, vous irez en bonne grâce, vous garderez un bon souvenir des uns et des autres et nous serons toujours des amis. »
Ou encore, lors d’un célèbre mot du soir : « Vous tous, vous avez le désir d’avoir une bonne réussite. Mettons-nous donc en route. Moi, je vous guiderai, vous, vous me suivrez. Mais avant tout, il faut que nous nous entendions dans les accords. Des accords clairs, une amitié durable, dit le proverbe. Moi, je ne suis pas ici pour gagner de l’argent, pour me faire un nom, pour me glorifier de votre nombre, je suis ici pour rien d’autre que pour vous faire du bien. Pour cela, sachez que lorsque je suis ici, je suis tout pour vous, jour et nuit, matin et soir : à n’importe quel moment. Moi je n’ai d’autre but que de vous procurer votre avantage moral, intellectuel et physique. Mais pour réussir en cela, j’ai besoin de votre aide : si vous me la donnez, je vous assure que celle du Seigneur ne nous manquera pas et soyez donc certains que nous ferons de grandes choses. Moi, je ne veux pas que vous me considériez comme votre supérieur mais plutôt votre ami. Pour cela, n’ayez aucune crainte de moi, aucune peur, mais au contraire, ayez une grande confiance ; c’est cela que je désire et vous demande, c’est ce que j’attends de vrais amis. » Lorsqu’il était à l’Oratoire, - mais, rassurons-nous il n’y était pas toujours, tant il était appelé à se déplacer -, il était « tout pour ses jeunes ». C’est cette disponibilité qui caractérise en premier lieu le style de relations éducateur / jeunes au Valdocco. Et le jeune n’était pas considéré seulement comme destinataire de l’acte éducatif, il était situé comme partenaire « J’ai besoin que nous nous mettions d’accord. Sans votre aide, je ne puis rien faire. » C’est cette réciprocité, induite dans l’esprit de famille, qui caractérise le climat d’amitié qui régnait à l’Oratoire, non seulement entre les jeunes, mais aussi entre éducateur et jeunes.
3. Une expérience communautaire 3. 1. Etre nombreux et ensemble L’esprit de famille, selon Jean Bosco, était celui d’une famille nombreuse. A l’inverse d’une tendance très actuelle qui consiste à vouloir privilégier les petits groupes, Don Bosco ne cessait de vanter les avantages d’être nombreux et ensemble. Rappelons le célèbre mot du soir de 1864, où il compare la communauté de l’Oratoire à une ruche : « Je désire que vous appreniez à faire le miel comme font les abeilles. Savez-vous comment font les abeilles pour produire le miel ? Avec deux choses principalement : 1°- Elles ne le font pas seules, chacune de son côté, mais elles sont sous la direction d’une reine à qui elles obéissent en toutes circonstances ; et puis elles sont toutes ensemble et s’aident réciproquement. 2°- La deuxième chose est qu’elles vont recueillir ça et là le suc des fleurs : mais remarquez, elles ne recueillent pas tout ce qu’elles trouvent, mais, elles vont tantôt sur une fleur, tantôt sur une autre et de chacune, elles prennent seulement ce qui sert à faire le miel. Venons-en à l’application. Le miel représente tout le bien qui vous faites, avec la piété, avec l’étude et avec la joie parce que ces trois choses vous donneront beaucoup de consolations douces comme le miel. Vous devez imiter les abeilles. Premièrement, dans l’obéissance à la reine, c’est-à-dire aux règles et aux Supérieurs. Sans l’obéissance, vient le désordre, le mécontentement et on ne fait plus rien de bon. Deuxièmement, être nombreux et ensemble sert à faire ce miel de joie, de piété et d’étude. C’est cela l’avantage que vous apporte le fait de vous retrouver à l’Oratoire. Etre nombreux et ensemble augmente la joie de vos récréations, enlève la mélancolie lorsque cette mauvaise sorcière veut rentrer dans vos cœurs ; être nombreux sert d’encouragement à supporter les fatigues de l’étude, sert de stimulant pour voir le profit des autres ; on communique à l’autre ses propres connaissances, ses propres idées et ainsi on apprend de l’autre. » L’Oratoire du Valdocco a été un vrai « laboratoire pédagogique » qui « créait un style, engendrait et diffusait un esprit », une expérience dans laquelle l’apprentissage éducatif était facilité par un style de rapports vraiment communautaire : ensemble, éducateurs experts et apprentis, adultes et jeunes, prêtres et laïcs, dans une expérience partagée, élaboraient un style et cultivaient un esprit qui est devenu quelque chose d’original et de spécifique : le système préventif. « Dans l’Oratoire, on respire un climat particulier dans lequel la bonté éducative traverse toutes les personnes, les milieux et les activités. Et les jeunes édifient leur personnalité en même temps qu’ils offrent des contributions constructives à la personnalité des autres. Ils sont réciproquement édificateurs et édifiés dans ce contexte qui devient ainsi dynamique. »
3. 2. L’éducation des plus jeunes par les aînés Dans la conception et l’expérience éducative de Don Bosco, les jeunes ne sont pas seulement positionnés comme bénéficiaires et destinataires des initiatives proposées et mises en œuvre, il en sont aussi les protagonistes actifs. Citons à nouveau Vito Orlando : « Don Bosco est convaincu de leur rôle éducatif à l’égard de leurs pairs. Les possibilités d’exercice de ce rôle sont multiples et se réfèrent à tous les milieux et aux initiatives les plus diverses. Ceci explique aussi l’élargissement du nombre des collaborateurs. Naturellement, on ne demandait pas les mêmes choses à tout le monde. Mais Don Bosco savait les ajuster aux capacités et aux possibilités de chacun. Par conséquent, c’est évident qu’aux plus capables il demandait quelque chose en plus ou les stimulait à faire des choses plus difficiles, pendant qu’aux autres, il faisait faire des choses plus faciles pour qu’ils se sentent valorisés. Il suffit de voir la manière d’impliquer les jeunes dans son œuvre éducative et la façon d’opérer de ces jeunes vis-à-vis des nouveaux arrivés, et de leurs camarades en général, en consultant les biographies de Dominique Savio et de Michel Magon, écrites par Don Bosco. » Dominique Savio joua un véritable rôle de médiateur à l’Oratoire, et pas seulement pour la gestion non-violente des conflits entre camarades, mais aussi vis-à-vis des éducateurs. C’est sans doute un tel talent qui émerveilla tant Don Bosco. Celui-ci prit l’habitude, à chaque entrée à l’Oratoire d’un jeune, « à la moralité suspecte ou pas assez connu, de le confier à un ancien de la maison, dont il était sûr. Ainsi, dans la biographie de Michel Magon rédigée de sa main, il écrit : « A l’insu de Magone, de la façon la plus délicate et la plus charitable, ce compagnon ne le perdait jamais de vue : il l’accompagnait à l’école, en étude, pendant la récréation ; il plaisantait et jouait avec lui. Mais à chaque moment, il fallait qu’il lui dise : ne dis pas ceci parce que c’est mauvais ; ne dis plus ce mot, ne prononce plus le saint nom de Dieu en vain. Et, très souvent, même s’il montrait des signes d’impatience sur le visage, il ne disait rien d’autre sinon « bravo, tu as bien fait de m’aviser ; tu es vraiment un bon compagnon. Si dans le passé je t’avais eu toi pour compagnon, je n’aurais pas contracté ces mauvaises habitudes qu’aujourd’hui je ne peux plus abandonner. »
3. 3. La promotion des associations de jeunes Autre dimension de cette expérience éducative du Valdocco, la promotion des « compagnies », ces associations de jeunes, que ceux-ci gèrent eux-mêmes en décidant des admissions. Dans leur forme d’organisation, on peut certainement reconnaître ce que Don Bosco avait cherché à réaliser avec la Société de la Joie, lorsqu’il était encore étudiant à Chieri. Mais il resta toujours ouvert à toutes les initiatives prises par les jeunes et à leurs suggestions. Citons la Compagnie de l’Immaculée fondée par Dominique Savio et Michel Rua. Les protagonistes de ces associations sont les plus souvent des adolescents de 14/15 ans. Ainsi, le 26 mars 1854, fut proposé un « essai d’exercice de charité envers le prochain. » Tel fut le début de l’engagement personnel de quatre garçons : Artiglio, Cagliero, Rua et Rochietti qui, à partir de ce soir-là, commencèrent à s’appeler salésiens. Et durant l’été de cette même année, ils furent 14, âgés seulement de 14 ans, qui s’offrirent pour assister les malades du choléra. Merveilleuse générosité qui animait l’entre-jeunes !
III – VIVRE AUJOURD’HUI L’ESPRIT DE FAMILLE DANS LE SYSTÈME PRÉVENTIF
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