Édition du 07/11/07 |
Regards sur le monde salésien |
LES LIENS HUMAINS, UNE EXPÉRIENCE DE FOI Par M. Xavier LACROIX (Université Catholique de Lyon)Le thème de votre rassemblement est l’esprit de famille. Dans cette expression, il y a un léger paradoxe. Au départ, les liens familiaux sont des liens de chair et de sang. La famille est d’abord le lieu de la naissance, des liens charnels. Ces liens de chair et de sang ne sont pas toujours merveilleux. Ils ne l’ont pas toujours été dans l’histoire, ils ne le sont pas toujours aujourd’hui. Les liens familiaux peuvent être lieux de repli, de possession, d’égoïsme collectif, de violence même parfois. Une donnée seulement, peu réjouissante : dans nos sociétés, la majorité des crimes de sang ont lieu dans le contexte familial. Il m’arrive de dire en plaisantant que la famille est l’endroit le plus dangereux du monde ! Cela a commencé dès la première génération : voyez, au chapitre III de la Genèse, ce qui s’est passé entre les deux premiers frères ! Lorsque nous parlons d’esprit de famille, nous considérons donc des liens familiaux convertis, ouverts, en termes chrétiens évangélisés. Ainsi compris, il est vrai qu’ils sont porteurs d’un esprit, c’est-à-dire d’un souffle, de vertus ; qu’ils peuvent être érigés en modèles. L’amour maternel, paternel, conjugal, fraternel sont souvent considérés comme les modèles mêmes de l’amour, chacun selon son registre. Même la devise républicaine voit dans les liens familiaux un modèle, depuis qu’en 1848 l’Assemblée nationale a ajouté le mot fraternité à ceux de liberté et égalité qui, en effet, ne sont pas suffisants pour créer du lien social. En Eglise aussi, et dans nos communautés, nous parlons aussi d’amour fraternel. Une question se pose alors : est-ce l’affection familiale qui est le modèle de la communion ecclésiale ? Et si c’était l’inverse ? Si c’était l’amour unissant les frères et les sœurs en Eglise qui était le modèle pour l’amour familial ? L’amour fraternel entre enfants de Dieu est l’amour – agapè, celui qui vient du Père et nous fait frères ou sœurs. Si c’était lui, cet amour là, qui était non seulement le modèle, mais le fond, la substance, le meilleur de l’amour familial lui-même ? A quelles conditions la famille est-elle animée par un esprit, un souffle, et non seulement par l’intérêt, l’attachement, l’emprise ? Parlant entre chrétiens, rappelons nous que Jésus ne fut pas tendre à l’égard des liens familiaux. Je me limiterai ici à la parole la plus surprenante, la plus dure peut-être :
Ainsi comprise, la famille est porteuse de valeurs, mieux de vertus spirituelles. Elle demeure aujourd’hui le premier lieu de solidarité face aux coups durs de l’existence : souffrance, maladie, chômage, handicap. Le premier lieu de l’apprentissage de la vie comme don. Lieu de la patience, du pardon. Lieu de l’incarnation, où la dimension corporelle de la vie prend toute sa place, comme nulle part ailleurs. Je me plais à évoquer ici l’importance des repas. Le repas : ce moment et ce lieu où nous puisons aux ressources dont notre corps a besoin, nous retrouvons nos racines naturelles et, de cet acte animal, nous faisons un acte spirituel, en en faisant un moment d’échange, de parole, de circulation du don. De partage, voire de communion (agapes à la même racine que agapè), au lieu même qui pourrait être un lieu de voracité égoïste. Ainsi comprise, la famille peut avoir valeur prophétique. Dans son livre Familles Dieu vous aime, le Cardinal Daneels met en lumière la place spécifique du témoignage des familles chrétiennes dans le monde de ce temps, à partir de la mémoire de ce qui, à chaque période de l’histoire, a été plus particulièrement signe de la mission de l’Eglise.
Pourquoi les familles chrétiennes sont-elles particulièrement signe pour le monde d’aujourd’hui ? En abordant cette question, nous sommes confrontés à un paradoxe. Selon une certaine manière de voir, les réalités que vit la famille chrétienne, les vertus et les appels qui lui sont propres sont bien différents des valeurs dominantes dans nos sociétés ultra-modernes, libérales et sécularisées. La fidélité jusqu’à la mort, le dépassement de l’égoïsme, l’accueil de la vie comme mystère ne figurent pas au premier rang dans une culture du provisoire, de l’autonomie et de la volonté de puissance. Une différence, donc, un écart - certains parlent même de contradiction. Mais, d’un autre point de vue, ce qui est au cœur des familles chrétiennes, ce qu’elles vivent ou sont appelées à vivre de plus fondamental rejoint ce qui est au cœur des aspirations de nos contemporains, leur désir le plus profond, ce qu’ils pressentent à l’intime de leur conscience. L’exemple le plus extrême de cette rencontre pourrait être le suivant : au centre du message évangélique et du témoignage de Jésus lui-même, se trouve la parole de l’Evangile de Jean : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l’on aime. » (Jn 15, 13). Cette vérité est centrale pour les familles chrétiennes, elle dit le fond de ce qui les anime. Mais, en même temps, je ne puis m’empêcher de penser que cette vérité rejoint tout homme, toute femme, au-delà des limites de l’Eglise et de la confession de foi. L’amour maternel, l’amour paternel, l’amour conjugal comme tel, s’ils vont va jusqu’au bout d’eux mêmes, vont jusqu’à la radicalité du don. « On ne donne la vie qu’en donnant sa vie », disait le père Caffarel : la vérité de cela peut-être pressentie par tout homme, toute femme. La situation inconfortable des chrétiens et plus particulièrement des familles chrétiennes est donc d’une part d’entrer souvent en contradiction avec les discours et les messages qui s’expriment le plus massivement dans la culture mais aussi, d’autre part, d’être porteurs d’un trésor, un trésor de sens et de vie pour leurs contemporains, qui attendent une autre parole que celles qu’ils entendent tous les jours. La foi au cœur des réalités familiales Propose un itinéraire, un chemin pour découvrir et savoir dire à quel point les liens familiaux peuvent être lieux de foi, le sont fondamentalement, dans leur vérité. Nous sommes à une époque où la psychologie est la discipline reine. Elle met particulièrement en avant le mot « désir ». Le couple – pouvons nous lire ici et là – est un phénomène de désir, le fruit de la rencontre entre deux désirs. Il y a du vrai dans cela. Le désir est un attrait, un élan, non seulement vers la jouissance, mais vers la rencontre, vers l’accueil et le don mutuel. Il est vrai qu’il joue un rôle irremplaçable et que pour un couple qui n’aurait pas connu ce ciment, il manquerait une dimension à son bonheur. La question est cependant : le désir suffit-il ? Est-il suffisant pour traverser le temps, la longue durée, les déceptions, les inévitables crises ? Ma réponse est : non. Ceux qui disent que le désir est le seul ciment du couple sont bien criminels : ils vouent presque tous les couples à l’échec. Car il y aura des pannes du désir, cela est certain. Et pas seulement du désir sexuel. Des crises, de ces états critiques où l’attrait spontané ne suffit plus, où l’élan originel semble perdu. Où un décalage est expérimenté entre les demandes du commencement et les demandes d’aujourd’hui. Entre ce que le conjoint pouvait apporter au début et ce qu’il apporte maintenant. Où le désir peut laisser place à l’ennui ou même à l’hostilité, à l’envie d’aller voir ailleurs. Non, le désir n’est pas suffisant pour surmonter les pannes du désir. Il lui faut un ressort, une énergie d’une autre ordre : la volonté. La volonté tient une place tout à fait déterminante dans l’amour. « Aimer, c’est vouloir aimer », disait le philosophe Alain. Avant lui, saint Augustin : « l’amour n’est rien d’autre que la volonté dans toute sa force. » Ailleurs, il écrivait : « La volonté n’est rien d’autre que la puissance d’aimer ». Pour la vie du couple, pour la traversée de la durée, pour la construction de la relation, la volonté joue un rôle déterminant. Un exemple : nous sommes au milieu de la nuit dans un lit douillet. Les cris du bébé se font entendre. Qui se lèvera pour le changer et lui donner à boire ? Si l’on attend de le désirer, on pourra attendre longtemps… Autre exemple plus crucial : après un temps de crise, après plusieurs jours, voire semaines de mutisme et visages fermés, qui prendra l’initiative de parler, de renouer le dialogue, de demander pardon ? Ici encore, sans la volonté… La volonté est déterminante. Mais elle n’est pas toute puissante. Elle n’est pas le volontarisme. D’où la question quel sera le ressort, le moteur de la volonté ? Son ressort le plus ordinaire est le désir. Contrairement à ce nous a appris une certaine philosophie rationaliste, le désir est ce qui suscite la volonté. Aristote et saint Thomas d’Aquin désignaient la volonté comme l’appétit rationnel. Appétit, donc, ou désir, plus raison. Je dirai détermination, décision, choix. Vouloir, c’est désirer vraiment. Mais alors, ceux d’entre vous qui ont le plus l’esprit d’anticipation – ou l’esprit critique, se disent maintenant : Il y a une difficulté ! Monsieur Lacroix nous dit que le lien n’est pas seulement un phénomène de désir, mais de volonté, Or il nous dit maintenant que le désir est ce qui suscite la volonté. Très bonne question ! C’est bien là qu’est le problème. Le ressort du désir spontané pourra sembler manquer,, il ne sera plus éprouvé… Est-ce la fin de tout ? Le fonctionnement psychologique aura-t-il le dernier mot ? La question devient donc : existe-t-il au cœur de la volonté un mouvement plus profond que celui du désir, encore plus intérieur, plus profond et donc plus constant ? La réponse tient dans un petit mot de cinq lettres, mis en valeur par saint Augustin : dans la FIDES. Le mot peut se traduire, dans nos langues modernes, par trois termes : fidélité, confiance et foi. Ces trois vertus ne font qu’un. Il n’y a pas de fidélité sans confiance, pas de confiance sans foi, pas de foi sans fidélité. La fides est au cœur du lien conjugal, comme elle est au cœur de la relation parentale. L’alliance conjugale est plus qu’une association. Elle est l’entrée de deux histoires l’une dans l’autre, l’intersection entre deux histoires, reposant sur l’acte étonnant du consentement à l’autre, à l’autre tout entier, tel qu’il est. Pour un tel acte, toujours étonnant, devant lequel certains hésitent, la confiance est centrale, vitale. Aimer son époux, c’est d’abord avoir confiance en lui. Selon les mots de la petite Thérèse, « c’est la confiance, rien que la confiance, qui pourra nous conduire à l’amour ». La confiance est l’âme de la fidélité. La confiance en l’autre, pour être vécue en vérité, demande la confiance en soi : il faut de la confiance en soi pour s’engager et pour vaincre les difficultés, Mais cette confiance ne prend pas appui sur nos seules qualités naturelles, dont nous connaissons les limites. Lorsque j’ai confiance en l’autre, quel est l’objet de ma confiance ? Ses qualités seulement ? Ou ses traits psychologiques ? Je sais que l’autre est fragile, qu’il est vulnérable, qu’il ou elle a des limites, qui peuvent me faire souffrir. Je sais aussi que notre lien a ses limites. Nous ne formons pas le couple idéal. Notre relation est marquée par les blessures et les imperfections de chacun. Chaque couple a ses richesses, mais aussi chaque couple a ses limites. La confiance en l’autre prend toute sa force si elle croit qu’il y a en lui, en elle, une source de vie plus profonde et plus réelle que les fluctuations de sa vie psychologique. Ultimement, profondément, nous avons donc confiance en la présence, en nous comme en l’autre, entre nous, dans le lien, habitant le lien, en une source d’énergie plus primordiale et plus constante que les hauts et les bas de notre sentiment, plus permanente que les fluctuations de notre désir spontané, plus profonde même que notre volonté. Pour vouloir vraiment, il faut croire. Croire qu’il y a en l’autre et en soi une source de renouvellement, de nouveaux départs, de découvertes qui sont encore devant nous. La confiance en cette source de vie, qui est en même temps source d’espérance, est la foi. La foi est victoire sur la peur. La peur est sans doute le principal ennemi des couples. Elle prend des formes diverses : peur d’être prisonnier, peur de perdre l’autre, peur de l’usure du désir, peur de n’avoir plus rien à se dire, peur de l’avenir, peur de souffrir, peur d’avoir peur... Ce qui est terrible, c’est que, selon la formule du grand psychiatre Victor Frankl, « la peur réalise ce qu’elle craint ». Nous en avons une illustration dans un récit évangélique (Mt 14, 24). Les disciples sont dans une barque, de nuit, loin de la terre. Le vent est contraire et la barque est battue par les vagues. Vers la fin de la nuit, Jésus vient vers eux en marchant sur la mer. Les disciples poussent des cris, le prenant pour un fantôme. C’est ici que Jésus prononce la parole qui a ouvert le pontificat de Jean-Paul II : « Confiance, c’est moi, n’ayez pas peur ! ». Pierre alors, toujours présomptueux, lui demande : « Seigneur, si c’est toi, ordonne-moi de venir vers toi sur le eaux ». Jésus lui dit de venir, il marche, mais soudain, « voyant la violence du vent, il prit peur ». Et aussitôt il coule. La peur réalise ce qu’elle craint. Cette histoire de vents contraires, de flots tumultueux chaque couple le retrouve un jour ou l’autre. La fides est alors plus qu’une confiance spontanée, elle est vraiment foi, c’est-à-dire certitude au cœur de l’incertitude, acte de remise de soi, accueil d’un don, reconnaissance d’une présence, d’une personne, d’un visage, d’une voix. « C’est moi, n’ayez pas peur ». Après conférence dans le Jura, vieux curé m’a pris par la manche pour me dire avec conviction : « Le mariage, monsieur Lacroix, ce n’est pas une affaire d’amour, c’est une affaire de foi ! » Le roc de notre union, le point d’appui sûr pour vaincre les obstacles, trouver la force du pardon, des nouveaux départs, ce roc n’est pas en nous, il n’est pas dans notre sentiment, il est dans l’accueil d’un don. L’origine de ce don, je ne dirai pas seulement qu’elle est « en Dieu ». Au risque de vous surprendre, je vous avoue que ce terme me semble parfois rester trop général, trop abstrait. Chaque fois que je le puis, je préfère parler du « Père » comme source du don, du « Fils » comme corps du don, de l’« Esprit » comme souffle du don. Je ne connais rien de plus concret, de plus réel, presque de plus sensible que tout cela. Expérimentons et sachons dire que le Dieu en qui nous avons foi est Trinité, ce qui signifie vie qui se donne, vie qui circule, vie dans laquelle nous entrons, qui habite notre lien. La parenté, la relation des parents à leurs enfants implique, elle aussi, la fides. Elle suppose une confiance de fond dans la vie, dans la bonté de la vie. Selon les mots de Christophe Théobald : « On ne peut transmettre la vie sans foi en la vie ». Il y a quelques mois, je lisais, dans mes moments de repos, le beau roman de Joseph Conrad, Victoire. Au moment de mourir, le héros principal, découvrant trop tard l’amour, déclare : « Ah, malheur à l’homme dont le cœur n’a pas appris dans sa jeunesse à espérer, à aimer, à mettre sa confiance dans la vie ! » Nous pouvons renverser cette malédiction en bénédiction : « Heureux l’homme dont le cœur a appris dans sa jeunesse à espérer, à aimer, à mettre sa confiance dans la vie ! » La première manière d’apprendre la confiance est d’abord d’avoir été soi-même objet de confiance. L’éducation appelle la confiance dans la personne de l’enfant. Une confiance de fond, qui ne le réduit pas à ses actes ou à ses performances, qui voit plus loin, qui espère en lui. Le regard des parents sur leurs enfants, s’ils sont père et mère et vérité, c’est-à-dire au service de sa croissance, est un regard d’espérance. Comme Paul Baudiquey aimait à le dire : « Les vrais regards d’amour sont ceux qui nous espèrent. » Mais la foi impliquée dans la génération est aussi d’un autre ordre. Il s’agit de reconnaître que cette vie qui est devant nous, que nous accueillons et mettons au monde, en tant que mère ou en tant que père, vient de plus loin que nous. De plus profond, plus mystérieux, que tout ce que nous pouvons maîtriser ou faire. Car la vie humaine en tant que telle, en tant qu’humaine, est bien davantage qu’un ensemble de processus bio-chimiques. A moins d’être fou, aucun parent ne prétendrait être la cause de son enfant. Lorsque l’enfant paraît, avant même sa naissance, dès le ventre de sa mère il est déjà humain, c’est-à-dire un être personnel, animé par une vie déjà spirituelle. Pressentir en lui une âme, c’est reconnaître qu’il est porteur d’un mystère, d’une vie dont les analyses de la science ne suffisent pas à rendre compte. Plonger dans le regard d’un enfant, c’est plonger dans une nuit insondable, dans une nouvelle dimension du réel, qui nous dépasse et nous émerveille toujours. « Dans les yeux d’un nouveau-né, si l’on sait voir, il est possible de lire l’infini. Le regard d’un nouveau-né est un vertigineux mystère » écrit un auteur qui ne confesse pas de foi religieuse. Reconnaître dans le nouveau-né un vertigineux mystère, c’est reconnaître la source de sa vie comme mystérieuse. Le pas de la foi, de la foi religieuse, consistera à accueillir ce mystère comme lieu d’un don, sa vie comme donation. Mais qui dit « don » dit l’acte d’un donateur, d’un sujet ; d’un acteur de ce don. Croyants, nous avons la chance de ne pas considérer la vie comme le résultat de processus aveugles et anonymes, non plus que comme le résultat de notre action, mais comme un cadeau. Et cela se poursuivra au fil des années, tout au long de l’histoire de la famille : la joie des repas partagés, celle des retrouvailles, de voir grandir une liberté, de voir ses enfants devenir adultes puis parents à leur tour, tout cela est reçu, tout cela est cadeau. Mais prononcer le mot de cadeau, en latin gratia, grâce, c’est dire qu’il y a un donateur. Ce donateur, dans la foi nous le nommons Créateur et Père. Mais pourquoi osons nous le nommer ainsi ? Parce que nous avons reçu ces mots de l’Ecriture et de la Tradition vivante de l’Eglise. Nous n’aurions pas pu inventer ces mots tout seuls. Nous les prononçons parce que nous ne sommes pas les premiers, parce que nous ne sommes pas isolés. Nous avons la chance et pouvoir reconnaître et nommer l’Origine parce que nous le faisons avec d’autres, parce que nous faisons corps, parce que nous appartenons à un corps. Seuls, absolument seuls, nous serions démunis, effrayés peut-être par le mystère de la vie. Selon Cyprien de Carthage, c’est seulement en ayant l’Eglise pour mère que nous pouvons nommer Dieu « Père ». La clé de l’unité Je vous laisse le soin voir comment ce qui est dit des liens familiaux originels peut se transposer pour la vie d’une famille spirituelle. Mais, comme je l’ai dit en commençant, l’analogie n’est pas à sens unique. Les liens spirituels sont aussi un modèle pour les liens familiaux. Dans les deux cas, c’est une communauté, lieu d’une koinônia, mise en commun – qui est à réaliser. Dans les deux cas, la fraternité fondamentale est celle d’enfants de Dieu, de fils et filles qui disent ensemble « Notre Père ». Je voudrais surtout souligner ici que, dans le deux cas, notre unité n’est pas en nous, mais elle est en celui qui nous réunit, nous unit. Pouvons nous par nos propres forces être un ? Ma réponse est catégorique : non. J’aime appliquer au couple conjugal la parole de Jésus dans sa prière après la Cène selon saint Jean : « Qu’ils soient un, comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient un en nous ». Notre unité n’est pas seulement affective, psychologique, elle n’est pas seulement entre nous. « Qu’ils soient un en nous » : non seulement comme nous sommes un, ce qui est déjà beaucoup mais reste une comparaison. Le texte dit bien : « qu’ils soient un en nous », réellement. C’est en entrant dans la vie divine, en participant au mystère de la vie trinitaire que nous sommes un. En entrant dans la circulation du don entre le Père et le Fils, Don qui est l’Esprit même. « La famille est une analogie du mystère de la Trinité », a affirmé Benoît XVI lors du dimanche de la Trinité, le mois dernier. Plus même qu’analogie, elle est, en sa vérité profonde, participation au mystère de la Trinité. Je dis souvent que l’expression biblique « et tous deux seront une seule chair » (Gn 2, 24) est énigmatique et doit le rester. Comment est-il possible d’être deux, de rester deux, et être « un » à la fois ? En vérité, cela est humainement impossible. On n’est véritablement un qu’en entrant dans la manière divine d’être un, dans l’être un divin. La grande philosophe Simone Weil [ ] dit cela avec beaucoup de rigueur : « Il est impossible que deux êtres soient un et cependant respectent scrupuleusement la distance qui les sépare si Dieu n'est pas présent à chacun ». Très concrètement, tout époux qui a fait l’expérience de retrouver dans la prière la force de pardonner, de la paix sans équivalent qu’il trouve en écoutant ensemble la parole de Dieu, de la joie de rendre grâces au début d’un repas, de confier ensemble sa journée au Seigneur peut témoigner du caractère expérimental de ce salut du lien par la foi. Un adage du Talmud, qui recueille la tradition orale du judaïsme, ose affirmer ceci : « L’union de l’homme et de la femme est un miracle plus grand que celui de la mer Rouge ». Oui, la vie conjugale est une traversée, et sa longue durée tient du prodige. Hormis les cas exceptionnels de psychologies parfaitement et facilement adaptées l’une à l’autre, l’unité, la vie du lien ne va pas sans difficultés, sans crises, sans dépassements, sans renoncements. Dans la foi les époux vivront ces renoncements comme participation au mystère de la Croix. « Le mariage est une Pâque », a pu affirmer Jean-Paul II. Pâque veut dire « passage », passage qui pour nous est résurrection, nouvelle naissance. La participation au mystère de mort et de résurrection, la vérité selon laquelle il faut mourir pour renaître est au cœur du sens chrétien du mariage. Et, paradoxalement, elle rejoint une vérité universelle. « Si le grain ne tombe en terre et ne meurt, il reste seul. S’il meurt, il porte beaucoup de fruits. » (Jn 12, 24). Dans cette parole, le Christ parle de lui, il parle de ses disciples, mais il rejoint une expérience tellement universelle qu’elle est inscrite dans les lois de la vie naturelle. Vous voyez vous-même les recoupements avec la vie communautaire, fraternelle, ecclésiale. J’ai souvent reçu, à la fin de mes conférences ou de mes cours, des témoignages de religieux ou de religieuses qui me disaient : mais ce que vous dites du lien d’alliance, nous le vivons aussi ! Dans l’alliance fraternelle aussi il y a un mystère de mort et de résurrection, une dynamique pascale. Parce qu’il y a une consécration, une mise à part, un point de non retour. Dans l’alliance fraternelle aussi, c’est près de la source que nous nous rejoignons (selon l’expression de Denis Vasse, qui dit aussi : « Le réel de l’amour est impossible entre les créatures. Il n’est possible véritablement qu’en Dieu. Seul le cœur livré à Dieu aime ». C’est en communiant au même mystère que nous nous rejoignons. Mystère qui, ô chance, est celui de l’alliance ! Du corps et du sang livrés, donnés. Ceci est mon corps livré pour vous, pour toi. Ceci est mon sang versé pour vous, ma vie donnée pour toi. Quand un épouse communient au corps et au sang du Seigneur, ils communient à la substance même de ce qu’ils vivent, de ce qui les fait vivre. Il peuvent entendre la parole de saint Augustin : « Recevez ce que vous êtes et devenez ce que vous recevez ». Etre chrétiens, c’est être greffés sur le mystère de l’alliance, laquelle prend humainement plusieurs figures, et pas seulement la figure conjugale : alliance paternelle ou maternelle, alliance de paix, alliance d’amitié, alliance fraternelle. Pour finir je dirai qu’entre vie familiale et vie communautaire, il y a non seulement analogie, mais solidarité, commune destinée ou, mieux, commune vocation. Les communautés ont besoin des familles et les familles ont besoin des communautés. Le premier versant étant évident, je veux surtout souligner le deuxième. J’ai parlé de l’ouverture au Tiers divin, à la vie Trinitaire. Mais la participation à cette vie plus profond ou plus haut est indissociable de l’ouverture à plus large, plus grand. Vitale sera pour le lien conjugal ou familial la participation à une vie plus grande, celle d’un plus grand corps, sur lequel sera greffé la cellule de base. Que serait la vie d’une cellule sans celle du corps auquel elle appartient ? Au sein d’une culture et d’une société traversées par des messages contradictoires, où les repères collectifs sont de plus en plus rares, il est vital pour les familles chrétiennes qu’elles puissent se réunir au sein de communautés, où puisse se recevoir, se communiquer et se partager ce qui les fait vivre en leur fond. Où elles puissent se recueillir et s’ouvrir en même temps, en communiant à ce qui est plus grand qu’elles. En faisant cela, elles ne se retirent pas du monde, elles ne se coupent pas de lui. Elles puisent au contraire l’énergie et le souffle pour lui apporter ce dont il a tant besoin : des foyers de vitalité, de solidarité et d’espérance. Un grand nombre d’entre nous vivent au sein de sociétés sécularisées, où les repères communs se font rares, surtout pour la vie privée. Si la « grande société », la collectivité, dans son ensemble, n’ose pas être porteuse de normes, en l’absence de références communes, cette fonction revient alors à des groupes plus cohérents où se partagent les options fondamentales sur la vie, des liens de communion et de fraternité. Quelle meilleure source de force pour traverser les contradictions et le vide d’un monde où les raisons de vivre ensemble se réduisent comme une peau de chagrin ? Beaucoup aujourd’hui sont réticents envers l’idée de « communauté », qu’ils confondent avec celle de « communautarisme ». Mais ces deux termes doivent être soigneusement distingués. Le communautarisme est une perversion de l’idée de communauté. Il indique une fermeture, un système. La communauté peut être ouverte, et elle l’est d’autant plus qu’elle est une communauté vivante. Plus elle est vivante, plus elle est ouverte, dynamique. Elle vit d’une respiration, d’une alternance de recueillement et d’ouverture, de rassemblement et d’envoi. Notre communauté première est l’Eglise, qui est aussi notre famille fondamentale, plus profonde que les liens du sang. Entre nous tous, frères et sœurs, il y a un lien que l’on peut dire indissoluble, issu du baptême. En vérité, notre première famille est l’Eglise. Car les liens de fraternité spirituelle sont plus originaires, plus vitaux, plus fondateurs que les liens du sang. Fondamentalement, radicalement, l’époux et l’épouse, le père, la mère et leur enfant, sont frères et sœurs,enfants de dieu ensemble. Il n’y a pas de communion plus forte que la communion eucharistique. Lorsque nous participons à la vie d’une communauté ecclésiale, notre lien d’amour s’approfondit et s’élargit dans le même mouvement. Il s’approfondit et prenant sa source dans l’amour-agapè, l’amour qui vient du Père, et il s’élargit en s’ouvrant à une communion plus vaste, moins sélective, plus universelle. Au sein même de la famille, ce qui nous relie est enrichi par la participation à cette vie plus grande. Nos liens alors ne sont pas seulement d’affection, mais de communion. Et nous expérimentons que nous sommes beaucoup plus et mieux en communion entre nous lorsque nous sommes aussi en communion avec d’autres. La famille est appelée à devenir une communauté, et une communauté de croyannts est une famille. Quand nous disons cela, nous sommes conscients que le sens du mot famille est renouvelé, non pas sublimé par une vague spiritualisation, mais ramené à sa source. Nous nous réjouissons d’être frères et sœurs parce que c’est la manière la plus concrète d’expérimenter que nous avons un même Père, un même Frère aîné. Un passage de l’Evangile manifeste à la fois l’appel au dépassement d’une conception fermée de la famille et la révélation d’une nouvelle forme de famille, d’un nouveau sens du mot « famille », d’un nouvel esprit de famille :
Vous mesurez la chance que vous avez : vous pouvez être, vous êtes appelés à être pour Jésus un frère, une sœur, une mère ! Etre une mère pour Jésus ! Je ne sais pas si beaucoup de femmes ont pris conscience de cette possibilité, de cette réalité incroyable ! Mais être un frère ou une sœur pour Jésus, c’est déjà pas mal, c’est déjà beaucoup ! Oui, l’alliance dans laquelle nous sommes appelés à entrer n’a pas fini de nous surprendre. Elle est toujours nouvelle, elle va toujours plus loin, plus profond, plus haut et plus large que nous ne l’imaginions. M. Xavier LACROIX Lourdes, 27 octobre 2007 © Reproduction soumise à autorisation auprès de l’auteur
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