DBA N°946

Belgique : les vérités de la frontière linguistique

 

 

les Geelen

 Françoise et Guy Geelen, agriculteurs à l’extrémité Est de la Wallonie : « Si on divorce d’avec les Flamands, on ne sera plus rien ! »

 

 

 

 

 

Gert Tavano Gert Tavano, flamand, habitant Lot et travaillant à Bruxelles, voit les deux communautés s’éloigner inéxorablement.

 

 

 

 

Paul Willemart Paul Willemart, wallon, ancien bourgmestre de Kraainem, près de Bruxelles, très attaché à l’unité de la Belgique.

 

 

 

 

Liesbeth Goris Liesbeth Goris, flamande, animatrice pastorale à Hoegaarden : « La frontière existe aussi dans l’Église. »

 

 

 

 

les voisins
Marcel Franssens et Marie-Pierre Rosel, lui flamand, elle wallonne, voisins et complices malgré tout.

 

 

 

 

 valère Maenhout Valère Maenhout, peintre flamand à Tongres, dans le hameau de son enfance, en plein sur la frontière linguistique.

 

 

 

 

Fabrice Verslype, Fabrice Verslype, enseignant à Comines, entre Ypres et Lille : « La volonté de compromis doit encore l’emporter. »

 

 

 © Olivier Touron

Jamais le plat pays n’a paru si divisé qu’aujourd’hui, entre la Flandre qui réclame toujours plus d’autonomie et la Wallonie rivée à l’État fédéral. Mais quelles sont les vraies origines du conflit ? Comment ce dernier traverse-t-il les consciences ? N’est-ce pas davantage une affaire de langues que de disparités économiques ? Reportage sur la frontière linguistique, à la rencontre des Flamands et des Wallons qui vivent les uns en face des autres, le long de ce tracé qui sépare la Belgique.

 

Les sempiternelles querelles belges ? A peine si leur écho parvient jusque chez Françoise et Guy Geelen, qui habitent à l’extrémité orientale de la Wallonie, au nord-est de Liège. Dans leur ferme implantée au faîte des collines herbeuses qui ondulent aux frontières de l’Allemagne et des Pays-Bas, les polémiques de Namur, de Bruxelles ou d’Anvers, arrivent comme amorties par les distances. Ils sont pourtant voisins de la microrégion flamande des Fourons, peuplée de 50% de francophones et jadis théâtre de sérieux affrontements entre les deux communautés linguistiques. N’empêche qu’aujourd’hui, Françoise regrette profondément de ne pas bien parler le néerlandais, tout comme ses quatre enfants qui ont appris l’allemand et l’anglais. La pratique de cette langue lui permettrait de mieux accueillir les nombreux Flamands qui louent son gîte rural. Heureusement que Guy, son époux, parle couramment cette langue, au point de nouer des relations qui ouvrent sur l’amitié partagée. « Quand même, réagit-il, on ne va pas se séparer pour des disputes de politiciens amplifiées par les médias ! Et puis, la Belgique est déjà un tout petit pays. Si on divorce, on ne sera plus rien. »

 

Son de cloche différent

Au sud-ouest de Bruxelles, dans la commune frontalière de Lot peuplée de 30% de francophones, Geert Tavano réside avec son épouse et ses quatre enfants. Lui, voit les deux communautés s’éloigner, inexorablement, à l’image de deux nations qui ne tournent plus que sur elles-mêmes. « Chacun son sport, chacun sa télé, constate-t-il. Dans le club local, les néerlandophones font du volley ou de la gym, les autres du foot, sans passerelle entre les deux activités. Mise à part une comédie sous-titrée avec Louis de Funès, mon fils aîné âgé de 16 ans n’a jamais vu de films en français. Certes, beaucoup de Flamands, comme moi, sont encore bilingues. Et heureusement ! Car à Bruxelles, au siège de la banque où je travaille, on parle français lors des réunions qui réunissent neuf Flamands et un francophone. C’est fou ! Quand on va en Wallonie, on parle aussi français. Et de même lorsque les Wallons viennent chez nous. N’y aurait-il pas quelque part de la mauvaise volonté ? »

Au moins, il n’y en a pas à Kraainem, chez Paul Willemart. Ce dernier, âgé de 74 ans, originaire de Namur en Wallonie, a été entre 2001 et 2005 bourgmestre (maire) de cette grosse commune flamande en lisière de Bruxelles, où vivent 80% de francophones. « Le moindre texte administratif étant en néerlandais, remarque-t-il, je n’aurais pu remplir mon mandat sans la pratique de cette langue, dans laquelle se déroulent aussi les conseils municipaux, désertés de ce fait par le public francophone. Maudite impasse linguistique, qui s’insinue entre les communautés citoyennes ! Et c’est le premier élu francophone à avoir fréquenté le centre culturel flamand de Kraainem qui vous parle. Le croyant, aussi, qui n’a jamais réussi à faire célébrer dans sa commune une messe bilingue à l’issue de la Semaine de l’Unité des chrétiens. Dommage ! »

La fracture, qui traverse le plat pays, vient de loin. En Flandre, elle longe Hoegaerden, célèbre pour sa fameuse bière blanche et limitrophe du Brabant wallon. Dans ce gros bourg de 4 000 habitants, Liesbeth Goris, 44 ans, mariée et mère de 3 enfants, est animatrice pastorale. « La frontière existe aussi dans l’Église, constate-t-elle. J’ai plus de contacts avec de lointaines paroisses flamandes qu’avec celle de la proche commune wallonne de Jodoigne. Si on se voit de temps à autre, notamment pour des enterrements qui doivent se faire dans les deux langues, on n’a aucune relation suivie. Même la foi s’exprime différemment. De manière plus décontractée et avec une liturgie très enthousiaste chez les francophones. Tandis qu’ici, c’est moins spontané, plus ordonnancé. On a du mal à déplacer les chaises, pour les mettre en cercle et faire chœur autour de l’autel. Et on rechigne à confier des paroisses à des prêtres africains, comme le font nos voisins wallons. Il y a une grande différence entre nous, qui se retrouve chez nos enfants, la façon même dont ils fêtent leurs anniversaires. Ceux-ci sont très planifiés chez les Flamands, avec cartons d’invitation envoyés longtemps à l’avance et programme précis des festivités, alors que les Wallons improvisent au dernier moment des rencontres plus libres et décontractées. »

Difficile, dans ce contexte, de faire rayonner l’Église universelle. Liesbeth en convient mais ne baisse pas les bras. « Nous, les Flamands, sommes un peu des nouveaux riches, dit-elle. La prospérité toute neuve nous a focalisés sur les biens matériels. La plupart des foyers possèdent deux maisons. Mais une nouvelle génération arrive, qui cherche un autre sens à son existence. Des tas de jeunes viennent me voir à l’église, pour me dire leur quête de valeurs de vie qui ne se résument pas à l’argent. Au fond, ils veulent partager. Peut-être le feront-ils avec les Wallons. Ce serait si bien de sauver ainsi la Belgique, ce beau pays qui va de la mer du Nord aux Ardennes. »

 

Une ignorance mutuelle

Dans la grosse commune flamande de Hal, au centre du pays, Marcel Franssens, témoigne à son tour de son attachement à l’unité de la Belgique, malgré l’amertume ressentie vis-à-vis de ses voisins wallons. « J’aurais tant voulu qu’ils s’intègrent, soupire-t-il en baissant les bras. Or, dans cette ville flamande où je vis depuis 60 ans, la majorité des francophones (10% des habitants) ne parle pas le néerlandais. Du coup, certains personnels de la clinique locale saisissent mal les propos des patients d’origine flamande, tandis que des employés du service médical d’urgence se trompent d’adresse au cours de leurs interventions. Bien sûr, nous sommes trop liés par l’histoire pour nous séparer. Mais on ne se comprend pas pour autant. »

A qui la faute ? Marcel Franssens fouille dans sa mémoire et se souvient d’abord du renversement complet de situation, intervenu au début des années 1970, entre la Wallonie francophone, jadis nantie et dominante en raison de la puissance de son industrie lourde, et la Flandre qui prit justement son envol après la crise sidérurgique et la chute des hauts-fourneaux wallons. « On n’a jamais grandi et prospéré ensemble », réalise-t-il.

Cela n’empêche pas Marcel Franssens d’entretenir une vraie relation d’amitié avec Marie-Pierre Rosel, sa voisine francophone originaire de Binche, ville wallonne du Hainaut célèbre pour son carnaval. « J’habite un autre pays, la Flandre ! » lance parfois cette dernière, en guise de boutade, à ses élèves du lycée de Rixensart, cité wallonne où elle va chaque jour enseigner. Bilingue, mariée à un Néerlandais, mère de trois enfants, Marie-Pierre s’insurge contre l’ignorance mutuelle. « Du nationalisme des Flamands à l’arrogance des francophones, les préjugés ont la vie dure, déplore-t-elle. L’idée court toujours, chez les jeunes wallons, que « ça ne sert à rien d’apprendre le néerlandais, langue peu véhiculée qui ne sonne pas beau. » Ainsi choisissent-ils souvent l’anglais comme première langue, à l’instar des Flamands qui se détournent maintenant du français. Et dire que je m’obstine à vouloir organiser des échanges entre lycées flamands et wallons ! « Ça ne se fait pas », me répond-on des deux côtés. » Au moins Marie-Pierre Rosel sort-elle de ce dilemme linguistique quand elle rencontre Marcel Franssens, et se console-t-elle avec ce constat lapidaire : « Si la Belgique éclate, je suis maintenant du bon côté ! » Allusion claire au formidable dynamisme économique de la Flandre, qui contribue pour plus de 57% à la richesse nationale belge et atteint presque le plein emploi, avec un taux de chômage de 5%, contre 12% en Wallonie.

« Les étrangers nous considèrent comme le Japon de la Belgique », observe fièrement Valère Maenhout à Tongeren, l’une des plus anciennes villes de Flandre, située dans la province orientale du Limbourg. « L’époque est loin, poursuit-il, où 20.000 ouvriers de la région partaient chaque jour travailler à Liège, en Wallonie, dans les charbonnages et la métallurgie. » La Flandre vivait alors à l’ombre de la Wallonie, avant de s’émanciper grâce à son tissu de PME résistantes à la crise, aux investissements étrangers sur son sol et à l’essor du secteur tertiaire, parallèle au déclin des industries wallonnes. 

 

Contrastes au-delà de la langue

A la différence de nombreux Flamands, Valère Maenhout ne considère pas cette épopée comme une revanche. Agé de 74 ans, ancien professeur d’imprimerie à Don Bosco Liège, aujourd’hui peintre renommé dans sa région pour ses magnifiques aquarelles, il a autant d’amis chez les Flamands que chez les Wallons, qui se retrouvent tous aux vernissages de ses expositions. « Si les deux communautés savent se rassembler, dit-il, elles ne brassent pas leur culture. Si elles font la fête, elles ne dansent pas ensemble. L’intégration a ses limites, entre les Wallons latins qui nous donnent un avant-goût de la Provence, et les Flamands structurés par la discipline germanique. » Et Valère de se remémorer son enfance à Vreren, minuscule commune flamande proche de Tongres, en plein sur la frontière linguistique. « La ligne de démarcation n’était pas encore fixée, se souvient-il, mais la séparation était déjà dans les têtes : nous n’avions aucun contact avec Vihogne, le premier village wallon situé à un kilomètre. Une exploitation agricole était implantée à égale distance entre les deux communes et seules les vaches allaient et venaient de part et d’autre de la frontière. » Aujourd’hui, la ferme en briques brunes est toujours là, accolée d’un panneau indicateur marquant l’entrée en Flandre…

 

Cette frontière linguiste si prégnante, elle se termine à l’ouest aux abords de la France et de la mer du Nord, mais ne traverse pas l’esprit de Fabrice Verslype. Lui aussi réfute l’idée de séparation ! Enseignant dans le secondaire et dirigeant du centre culturel de Comines, petite ville située à mi-chemin entre Ypres et Lille, il saisit toutes les occasions pour rapprocher les communautés : voyages en Flandre et immersion des jeunes élèves dans des familles néerlandophones, expositions sur les migrations des populations qui n’ont en fait cessé de se mélanger, organisation de spectacles historiques où jouent des acteurs flamands et qui mettent en scène la mémoire collective des deux peuples, notamment la manière dont ils ont enduré ensemble la guerre 14/18. « Une réalité me réconforte, confie Fabrice. Malgré tous les ultras et leurs passions nationalistes, jamais le conflit régional belge n’a sombré dans la violence et le terrorisme que connaissent la Corse et le Pays Basque. La volonté de compromis l’a toujours emportée. Gardons cette paix. »

 

Reportage de Benoît FIDELIN

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