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Françoise et Guy Geelen,
agriculteurs à l’extrémité Est de la Wallonie : « Si on
divorce d’avec les Flamands, on ne sera plus rien ! »
Gert Tavano, flamand, habitant Lot et
travaillant à Bruxelles, voit les deux communautés s’éloigner
inéxorablement.
Paul Willemart, wallon, ancien bourgmestre de
Kraainem, près de Bruxelles, très attaché à l’unité de la
Belgique.
Liesbeth Goris, flamande, animatrice
pastorale à Hoegaarden : « La frontière existe aussi dans l’Église. »

Marcel Franssens et
Marie-Pierre Rosel, lui flamand, elle wallonne, voisins et complices
malgré tout.
Valère Maenhout, peintre flamand à
Tongres, dans le hameau de son enfance, en plein sur la frontière
linguistique.
Fabrice Verslype, enseignant à Comines,
entre Ypres et Lille : « La volonté de compromis doit encore
l’emporter. »
© Olivier Touron
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Jamais le plat pays n’a paru si divisé qu’aujourd’hui,
entre la Flandre qui réclame toujours plus d’autonomie et la Wallonie
rivée à l’État fédéral. Mais quelles sont les vraies origines du
conflit ? Comment ce dernier traverse-t-il les consciences ? N’est-ce
pas davantage une affaire de langues que de disparités
économiques ? Reportage sur la frontière linguistique, à la
rencontre des Flamands et des Wallons qui vivent les uns en face des
autres, le long de ce tracé qui sépare la Belgique.
Les sempiternelles querelles belges ? A peine si
leur écho parvient jusque chez Françoise et Guy Geelen, qui habitent à
l’extrémité orientale de la Wallonie, au nord-est de Liège. Dans leur
ferme implantée au faîte des collines herbeuses qui ondulent aux
frontières de l’Allemagne et des Pays-Bas, les polémiques de Namur, de
Bruxelles ou d’Anvers, arrivent comme amorties par les distances. Ils
sont pourtant voisins de la microrégion flamande des Fourons, peuplée de
50% de francophones et jadis théâtre de sérieux affrontements entre les
deux communautés linguistiques. N’empêche qu’aujourd’hui,
Françoise regrette profondément de ne pas bien parler le néerlandais,
tout comme ses quatre enfants qui ont appris l’allemand et l’anglais.
La pratique de cette langue lui permettrait de mieux accueillir les
nombreux Flamands qui louent son gîte rural. Heureusement que Guy, son
époux, parle couramment cette langue, au point de nouer des relations qui
ouvrent sur l’amitié partagée. « Quand même, réagit-il, on ne
va pas se séparer pour des disputes de politiciens amplifiées par les
médias ! Et puis, la Belgique est déjà un tout petit pays. Si on
divorce, on ne sera plus rien. »
Son de cloche différent
Au sud-ouest de Bruxelles, dans la commune frontalière
de Lot peuplée de 30% de francophones, Geert Tavano réside avec son
épouse et ses quatre enfants. Lui, voit les deux communautés s’éloigner,
inexorablement, à l’image de deux nations qui ne tournent plus que sur
elles-mêmes. « Chacun son sport, chacun sa télé, constate-t-il. Dans
le club local, les néerlandophones font du volley ou de la gym, les
autres du foot, sans passerelle entre les deux activités.
Mise à part une comédie sous-titrée avec Louis de Funès, mon fils
aîné âgé de 16 ans n’a jamais vu de films en français. Certes,
beaucoup de Flamands, comme moi, sont encore bilingues. Et
heureusement ! Car à
Bruxelles, au siège de la banque où je travaille, on parle français
lors des réunions qui réunissent neuf Flamands et un francophone.
C’est fou ! Quand on va en Wallonie, on parle aussi français. Et
de même lorsque les Wallons viennent chez nous. N’y aurait-il pas
quelque part de la mauvaise volonté ? »
Au moins, il n’y en a pas à Kraainem, chez Paul
Willemart. Ce dernier, âgé de 74 ans, originaire de Namur en Wallonie, a
été entre 2001 et 2005 bourgmestre (maire) de cette grosse commune
flamande en lisière de Bruxelles, où vivent 80% de francophones.
« Le moindre texte administratif étant en néerlandais,
remarque-t-il, je n’aurais pu remplir mon mandat sans la pratique de
cette langue, dans laquelle se déroulent aussi les conseils municipaux,
désertés de ce fait par le public francophone. Maudite impasse
linguistique, qui s’insinue entre les communautés citoyennes ! Et
c’est le premier élu francophone à avoir fréquenté le centre
culturel flamand de Kraainem qui vous parle. Le croyant, aussi, qui n’a
jamais réussi à faire célébrer dans sa commune une messe bilingue à l’issue
de la Semaine de l’Unité des chrétiens. Dommage ! »
La fracture, qui traverse le plat pays, vient de loin.
En Flandre, elle longe Hoegaerden, célèbre pour sa fameuse bière
blanche et limitrophe du Brabant wallon. Dans ce gros bourg de 4 000
habitants, Liesbeth Goris, 44 ans, mariée et mère de 3 enfants, est
animatrice pastorale. « La frontière existe aussi dans l’Église,
constate-t-elle. J’ai plus de contacts avec de lointaines paroisses
flamandes qu’avec celle de la proche commune wallonne de Jodoigne. Si on
se voit de temps à autre, notamment pour des enterrements qui doivent se
faire dans les deux langues, on n’a aucune relation suivie. Même la foi
s’exprime différemment. De manière plus décontractée et avec une
liturgie très enthousiaste chez les francophones. Tandis qu’ici, c’est
moins spontané, plus ordonnancé. On a du mal à déplacer les chaises,
pour les mettre en cercle et faire chœur autour de l’autel. Et on
rechigne à confier des paroisses à des prêtres africains, comme le font
nos voisins wallons. Il y a une grande différence entre nous, qui se
retrouve chez nos enfants, la façon même dont ils fêtent leurs
anniversaires. Ceux-ci sont très planifiés chez les Flamands, avec
cartons d’invitation envoyés longtemps à l’avance et programme
précis des festivités, alors que les Wallons improvisent au dernier
moment des rencontres plus libres et décontractées. »
Difficile, dans ce contexte, de faire rayonner l’Église
universelle. Liesbeth en convient mais ne baisse pas les bras.
« Nous, les Flamands, sommes un peu des nouveaux riches, dit-elle.
La prospérité toute neuve nous a focalisés sur les biens matériels. La
plupart des foyers possèdent deux maisons. Mais une nouvelle génération
arrive, qui cherche un autre sens à son existence. Des tas de jeunes
viennent me voir à l’église, pour me dire leur quête de valeurs de
vie qui ne se résument pas à l’argent. Au fond, ils veulent partager.
Peut-être le feront-ils avec les Wallons. Ce serait si bien de sauver
ainsi la Belgique, ce beau pays qui va de la mer du Nord aux
Ardennes. »
Une ignorance mutuelle
Dans la grosse commune flamande de Hal, au centre du
pays, Marcel Franssens, témoigne à son tour de son attachement à l’unité
de la Belgique, malgré l’amertume ressentie vis-à-vis de ses voisins
wallons. « J’aurais tant voulu qu’ils s’intègrent,
soupire-t-il en baissant les bras. Or, dans cette ville flamande où je
vis depuis 60 ans, la majorité des francophones (10% des habitants) ne
parle pas le néerlandais. Du coup, certains personnels de la clinique
locale saisissent mal les propos des patients d’origine flamande, tandis
que des employés du service médical d’urgence se trompent d’adresse
au cours de leurs interventions. Bien sûr, nous sommes trop liés par l’histoire
pour nous séparer. Mais on ne se comprend pas pour autant. »
A qui la faute ? Marcel Franssens fouille dans sa
mémoire et se souvient d’abord du renversement complet de situation,
intervenu au début des années 1970, entre la Wallonie francophone, jadis
nantie et dominante en raison de la puissance de son industrie lourde, et
la Flandre qui prit justement son envol après la crise sidérurgique et
la chute des hauts-fourneaux wallons. « On n’a jamais grandi et
prospéré ensemble », réalise-t-il.
Cela n’empêche pas Marcel Franssens d’entretenir
une vraie relation d’amitié avec Marie-Pierre Rosel, sa voisine
francophone originaire de Binche, ville wallonne du Hainaut célèbre pour
son carnaval. « J’habite un autre pays, la Flandre ! »
lance parfois cette dernière, en guise de boutade, à ses élèves du
lycée de Rixensart, cité wallonne où elle va chaque jour enseigner.
Bilingue, mariée à un Néerlandais, mère de trois enfants, Marie-Pierre
s’insurge contre l’ignorance mutuelle. « Du nationalisme des
Flamands à l’arrogance des francophones, les préjugés ont la vie
dure, déplore-t-elle. L’idée court toujours, chez les jeunes wallons,
que « ça ne sert à rien d’apprendre le néerlandais, langue
peu véhiculée qui ne sonne pas beau. » Ainsi choisissent-ils
souvent l’anglais comme première langue, à l’instar des Flamands qui
se détournent maintenant du français. Et dire que je m’obstine à
vouloir organiser des échanges entre lycées flamands et wallons !
« Ça ne se fait pas », me répond-on des deux côtés. » Au
moins Marie-Pierre Rosel sort-elle de ce dilemme linguistique quand elle
rencontre Marcel Franssens, et se console-t-elle avec ce constat
lapidaire : « Si la Belgique éclate, je suis maintenant du bon
côté ! » Allusion claire au formidable dynamisme économique
de la Flandre, qui contribue pour plus de 57% à la richesse nationale
belge et atteint presque le plein emploi, avec un taux de chômage de 5%,
contre 12% en Wallonie.
« Les étrangers nous considèrent comme le Japon de
la Belgique », observe fièrement Valère Maenhout à Tongeren, l’une
des plus anciennes villes de Flandre, située dans la province orientale
du Limbourg. « L’époque est loin, poursuit-il, où 20.000 ouvriers de
la région partaient chaque jour travailler à Liège, en Wallonie, dans
les charbonnages et la métallurgie. » La Flandre vivait alors à l’ombre
de la Wallonie, avant de s’émanciper grâce à son tissu de PME
résistantes à la crise, aux investissements étrangers sur son sol et à
l’essor du secteur tertiaire, parallèle au déclin des industries
wallonnes.
Contrastes au-delà de la langue
A la différence de nombreux Flamands, Valère Maenhout
ne considère pas cette épopée comme une revanche. Agé de 74 ans,
ancien professeur d’imprimerie à Don Bosco Liège, aujourd’hui
peintre renommé dans sa région pour ses magnifiques aquarelles, il a
autant d’amis chez les Flamands que chez les Wallons, qui se retrouvent
tous aux vernissages de ses expositions. « Si les deux communautés
savent se rassembler, dit-il, elles ne brassent pas leur culture. Si elles
font la fête, elles ne dansent pas ensemble. L’intégration a ses
limites, entre les Wallons latins qui nous donnent un avant-goût de la
Provence, et les Flamands structurés par la discipline germanique. » Et
Valère de se remémorer son enfance à Vreren, minuscule commune flamande
proche de Tongres, en plein sur la frontière linguistique. « La ligne de
démarcation n’était pas encore fixée, se souvient-il, mais la
séparation était déjà dans les têtes : nous n’avions aucun
contact avec Vihogne, le premier village wallon situé à un kilomètre.
Une exploitation agricole était implantée à égale distance entre les
deux communes et seules les vaches allaient et venaient de part et d’autre
de la frontière. » Aujourd’hui, la ferme en briques brunes est
toujours là, accolée d’un panneau indicateur marquant l’entrée en
Flandre…
Cette frontière linguiste si prégnante, elle se
termine à l’ouest aux abords de la France et de la mer du Nord, mais ne
traverse pas l’esprit de Fabrice Verslype. Lui aussi réfute l’idée
de séparation ! Enseignant dans le secondaire et dirigeant du centre
culturel de Comines, petite ville située à mi-chemin entre Ypres et
Lille, il saisit toutes les occasions pour rapprocher les communautés :
voyages en Flandre et immersion des jeunes élèves dans des familles
néerlandophones, expositions sur les migrations des populations qui n’ont
en fait cessé de se mélanger, organisation de spectacles historiques où
jouent des acteurs flamands et qui mettent en scène la mémoire
collective des deux peuples, notamment la manière dont ils ont enduré
ensemble la guerre 14/18. « Une réalité me réconforte, confie
Fabrice. Malgré tous les ultras
et leurs passions nationalistes, jamais le conflit régional belge n’a
sombré dans la violence et le terrorisme que
connaissent la Corse et le Pays Basque. La volonté de compromis l’a
toujours emportée. Gardons cette paix. »
Reportage de Benoît FIDELIN
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