DBA N°943

L’art de la terre expliqué à de jeunes Togolais

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Chaque matin, avant de partir à l'école, les deux filles de Jacques Nam-Tchougli participent à la vie de la ferme agricole en arrosant les papayers.




 

 

 

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Les journées à la ferme agricole ne sont pas de tout repos. L'arrosage des cultures à partir de 5 heures du matin est la première des tâches, majeure car nécessaire pour pouvoir se nourrir dans les mois à venir.

 

 

 

 

 

 

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Les hommes passent des heures à tirer de l'eau du puits afin d'arroser méthodiquement toutes les cultures : tomates, gombo, persil... L'eau, une richesse incroyable au milieu de la savane.

Après avoir été formé dans une communauté salésienne du nord du Togo, Jacques Nam-Tchougli a créé la ferme agricole de Sinkassé il y a tout juste six ans. En accueillant des dizaines de stagiaires tout au long de l’année, il enseigne les techniques pour revaloriser un terrain et tente de lutter contre l’exode rural.

Ils ont entre dix-huit et vingt-cinq ans, et tous veulent apprendre un métier qui leur permettra de gagner leur vie. Si Jacques Nam-Tchougli a choisi de travailler avec les jeunes, c’est grâce à sa rencontre avec les salésiens il y a des années, quand lui-même a dû chercher un emploi. Prendre le problème à la source, privilégier l’éducation pour changer les choses. « J’ai été formé par les salésiens, avant de coordonner l’un de leurs centres d’enseignement agricole pendant sept ans. Quand ils m’ont proposé de partir diriger un centre au Mali j’ai refusé. J’ai préféré faire évoluer les pratiques dans ma région. » A l’âge de huit ans, Jacques est touché par l’une des plus grandes famines qu’ait connue le Togo ces dernières décennies, en 1977. Il voit son père partir travailler dans une autre région, tout comme la plupart des jeunes de son village. Une première prise de conscience. « J’ai choisi de créer ce centre pour montrer qu’une terre ne peut jamais mourir, explique-t-il. Comme les médecins soignent les malades, les agronomes sont capables de revaloriser une terre, même si cela doit prendre du temps. » Il a donc choisi de travailler dur sur un terrain très pauvre, « pour montrer qu’ici nous sommes riches et qu’il nous manque seulement les techniques pour valoriser cette richesse ». 

Un défi. 
En 2001, il creuse un barrage, à la pelle, afin de trouver l’eau là où elle se trouve, à des dizaines de mètres sous terre. Puis, en empruntant de l’argent à droite et à gauche, il ouvre le centre de formation et accueille trente jeunes stagiaires venus pour apprendre à cultiver la terre. Aujourd’hui, certains viennent même d’autres régions du pays. Atchou est originaire de Kpalimé, une ville du sud-ouest du pays. « Chez nous les jeunes ne s’intéressent pas à l’agriculture, témoigne-t-il. Je suis venu ici pour pouvoir enseigner ensuite dans ma région, pour pouvoir montrer que l’on peut gagner sa vie avec l’agriculture. » Les stagiaires sont là pour six mois. Chacun a sa petite parcelle agricole et doit s’en occuper quotidiennement pour obtenir un bon rendement, des récoltes qui leur servent avant tout à se nourrir. L’an dernier, les tomates ont été récoltées à profusion. Sont cultivés aussi le gombo, l’oignon, la betterave, le persil… Tout cela en plein milieu de la savane.

Partager pour assurer l’unité
Les stagiaires n’apprennent pas seulement à travailler la terre mais également à vivre ensemble, à échanger et réfléchir. Chaque soir, à 20 heures précises, tous les habitants de la ferme, élèves et formateurs, se retrouvent sous les étoiles pour le « temps de partage ». Durant trente minutes, on revient sur les événements de la journée, sur les difficultés rencontrées, les domaines, professionnels ou relationnels, dans lesquels on veut progresser… Et on prie, avec ferveur et sérieux. « Quoi qu’il se passe, ce moment est essentiel dans ma façon de concevoir la vie à la ferme. Cela se passait de la même façon lorsque je vivais avec les Frères Salésiens et cela m’a beaucoup appris, m’a beaucoup aidé. Ici, aucun stagiaire ne veut manquer ces instants », confie Jacques Nam-Tchougli. Partager, pour assurer l’unité. 

Devenir polyvalent
L’objectif de Jacques est également de donner une formation pluridisciplinaire afin d’avoir un éventail de possibilités le plus large possible. En dehors du jardin, les élèves ont le choix entre la menuiserie, l’élevage, la plomberie et la couture. David, menuisier, vient chaque matin pour accompagner les élèves dans leurs travaux. « En ce moment, je leur apprends à fabriquer les lits dans lesquels ils dormiront, raconte-t-il. L’objectif est de leur enseigner ce qu’ils peuvent fabriquer pour leur propre logement, et pour la vente. » Attentifs, les huit jeunes hommes qui ont choisi la menuiserie ont conscience de l’importance de cet apprentissage pour leur avenir. Même chose à l’atelier de couture. De la découpe des pagnes à la fabrication de la robe, les jeunes femmes apprennent à faire leurs propres vêtements et ceux qu’elles vendront au marché de la ville. 
Ici, hommes et femmes travaillent de la même façon. Jacques aimerait bien casser les tabous quant à la place de ces dernières dans la société. « Les femmes portent des pantalons si elles le souhaitent et doivent être capables de monter sur les toits pour faire de la charpente. On n’a jamais vu ça dans la savane mais ici on le verra. » Et ce n’est pas pour déplaire aux jeunes femmes : « Nous devons apprendre à faire beaucoup de choses, raconte Monique, à la ferme depuis quatre mois. Il faut qu’on se batte comme les garçons pour pouvoir être indépendantes, pour pouvoir être fortes comme eux. » Un vent de féminisme souffle-t-il sur le centre de formation agricole ? « Tant mieux », répond Jacques, prêt à tout pour faire avancer les choses dans son pays. Même ses deux petites filles sont mises à contribution pour arroser les papayers quotidiennement. L’an dernier, l’argent récolté grâce aux papayes a permis de les inscrire à l’école privée.

Jour et nuit…
La ferme ne vit que sur des dettes, grâce à la confiance que portent les habitants de Sinkassé au projet de Jacques. Lui ne dort presque plus, travaille dans les champs le jour, sur son ordinateur la nuit, « pour essayer de trouver des financements ». La difficulté de la tâche ne l’arrête pas, au contraire. Jacques est fier d’avoir monté ce projet et de le voir fonctionner aussi bien. Fier de pouvoir aider les jeunes à construire leur avenir, fier d’être resté « habité par l’esprit salésien ». Il a encore plein d’idées pour développer la ferme, pour ajouter de nouvelles disciplines. Bientôt, une poussinière permettra une production d’œufs frais, denrée introuvable dans cette région la plus pauvre du Togo, celle où il y a encore tant à faire.

Anne-Lucie ACAR

Contact du centre agricole artisanal : nametougli@yahoo.fr

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