| DBA N°942 |
Voyage dans l’Angleterre de Tony Blair |
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Martyn Percy, directeur de collège à Oxford, « un souffle de prospérité » ©dr
Austin Ivereigh, animateur de The Citizen : « Il faut réévaluer le salaire minimum » ©dr
John Koo, cadre et père de famille : « Londres, ville la plus chère du monde… » ©dr
Sue Faulkner, ministre du culte dans l’Eglise anglicane à Newcastle : « Ne pas relâcher l’aide aux plus démunis. » ©dr
Watson Margaret et Billy Watson à Newcastle : « Blair a revalorisé nos petites retraites. » ©dr
Andréa Shammon, institutrice à Hitchin : « Un bon salaire, mais une obligation de résultat. » ©dr
Lord David Alton, à la Chambre des Lords : « Bâtir une société plus humaine. » ©dr
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Le Premier ministre britannique Tony Blair a démissionné en juin dernier après 10 ans passés au pouvoir. Celui-ci a changé le visage économique et social de la Grande-Bretagne. À quoi ressemble aujourd’hui notre voisin d’outre-Manche ? Rencontres et portraits, d’Oxford à Newcastle en passant par Londres, pour découvrir l’héritage de Tony Blair, à l’heure où la France prend à son tour la voie des réformes. Mais comment la Grande-Bretagne est-elle devenue l’île du plein emploi, alors que sa voisine la France continue de traîner comme un boulet son chômage de masse ? Tout simplement parce que la stratégie de Tony Blair relève d’une équation essentielle : mieux vaut une société qui entreprend et crée des richesses, même si celles-ci se répartissent de façon très inégale, qu’une société touchée par l’inactivité et parfois par l’assistanat. Voilà l’une des convictions majeures du Premier ministre britannique, qui n’a cessé d’inspirer sa politique économique et sociale menée durant dix ans à travers le Royaume-Uni. Ses « outils » principaux : de faibles indemnités de chômage de courte durée, des crédits d’impôts à la moindre embauche afin de rendre l’activité plus rémunératrice que les allocations, un programme de retour à l’emploi baptisé « New deal » et mené à destination des jeunes, des parents isolés et des seniors. Tous, en fait, ont été rivés à la dynamique des « job center », les agences publiques pour l’emploi. Celles-ci sont mises en concurrence, jugées sur leurs résultats affichés aux murs de leurs locaux. Surtout, chaque chômeur y est reçu plusieurs fois par mois. Ses compétences sont disséquées et mises en phase avec le marché du travail par un conseiller attentif. Ce dernier dispose même d’une enveloppe de 500 euros pour aider son « client » à s’habiller correctement ou à passer son permis de conduire, bref à lever tous les obstacles vers l’embauche, suivant un parcours contraignant : s’il refuse quatre offres consécutives lui correspondant, le chômeur perd droit à ses allocations. Résultat ? « Un souffle de prospérité », selon Martyn Percy, économiste, dans son bureau ouvert sur les ondulations paisibles de la campagne anglaise, aux alentours d’Oxford. Principal du Ripon College, qui dépend de la célèbre université, Martin Percy décrit une société de quasi plein emploi avec un taux de chômage de 5%, et un pays dont le niveau de vie a cru en moyenne de 20% au cours des dix dernières années. Selon lui, la libération du marché du travail a porté ses fruits. « Des jobs à la pelle, dit-il, sur lesquels les Britanniques se sont jetés pour conjurer le souvenir du chômage de masse, qui avait tant marqué leur société dans les années 80, au début de l’ère Thatcher. » Entre prospérité et précarité Moins de chômeurs, donc, mais davantage de millionnaires. Les 10% les plus riches, qui détenaient déjà 47% de la fortune nationale en 1997, quand Tony Blair est devenu Premier ministre, en possèdent désormais près de 55%. A l’autre bout de l’échelle sociale, des millions de britanniques ont certes troqué le chômage contre un travail, mais celui-ci se révèle souvent précaire, sans intérêt ni espoir de promotion. A leur adresse, Tony Blair a néanmoins pris une décision historique en 1999 : l’instauration, comme en France, d’un salaire minimum. « Ce Smic horaire a permis à beaucoup de travailleurs pauvres de sortir de la misère, d’autant qu’il se monte aujourd’hui à près de 8 euros, affirme, à Londres, le sociologue Austin Ivereigh. Toutefois, vu la flambée du coût de la vie, ce revenu est devenu insuffisant. » D’où la mobilisation d’Austin Ivereigh à la tête d’une organisation sociale appelée « The Citizen » (le Citoyen). Avec le soutien de nombreuses personnalités, le sociologue se bat pour convaincre les entreprises d’instaurer un salaire plancher baptisé « salaire vital », estimé à 11 euros l’heure de travail. Austin Ivereigh a d’abord réussi à convaincre des banquiers. HSBC, l’une des principales banques mondiales implantées dans la capitale anglaise, a hissé à ce niveau le traitement de ses employés les moins qualifiés. « Cette norme commence à s’imposer dans de nombreuses sociétés britanniques », se réjouit Austin Ivereigh, qui s’est fixé comme objectif que tous les travailleurs employés sur les chantiers des Jeux olympiques de 2012 soient payés à ce tarif, qui apparaît encore très faible à Londres, l’une des villes les plus chères du monde. « C’est la folie des prix, observe John Koo, qui circule à vélo par plaisir… et par économie ! « A près de 145 € le coût d’abonnement mensuel pour les trajets en métro dans le seul centre de Londres, et à 12 € le péage quotidien pour entrer en voiture dans la capitale, les cyclistes et les piétons envahissent les rues », précise-t-il. Des familles plus stables… John Koo est pourtant loin d’appartenir au prolétariat urbain. Son salaire mensuel s’élève à plus de 5 000 €. Marié et père d’une petite fille, il s’est acheté voici deux ans un appartement donnant sur un jardin minuscule. Coût : près de 500 000 €. Une « bonne affaire », car ce trois pièces vaut maintenant plus de 650 000 €, soit plus de 7.000 € le m2 ! Au-delà du problème crucial du coût de la vie, une autre urgence sociale s’impose à « The Citizen » : les dégâts sociaux provoqués par les horaires décalés et les cadences infernales, dans un pays où le total des heures supplémentaires non payées s’élève à 33 milliards d’euros. « La limite des 48 heures légales de travail hebdomadaire est souvent pulvérisée, estime Austin Ivereigh. Résultat : hommes et femmes, aimantés par leur labeur à rallonge, passent peu de temps en couple et avec leurs enfants. L’économie est certes compétitive, mais à quel prix ! » « Il n’empêche que le chômage provoquait, il y a dix ans, davantage de troubles familiaux, en termes de paupérisation et de divorces en série, réagit Martyn Percy à Oxford. Même s’il est imparfait, le plein emploi entraîne les individus à l’envers de cette décadence ». L’industrie ne paye plus « Je reconnais que les « Job center » sont efficaces pour les gens qualifiés et donc vite employables », explique Sue Faulkner, 36 ans, femme ministre du culte dans l’Eglise anglicane à Newcastle, ville septentrionale de 260 000 habitants, située près de la frontière écossaise. « En revanche, poursuit-elle, ces agences peinent à trouver des solutions pour ceux qui cumulent les handicaps sociaux. Pour eux, souvent licenciés des usines, l’Angleterre de Blair demeure impitoyable. L’industrie n’y occupe plus, c’est vrai, que 20% de la population active. La reconversion de Newcastle s’opère dans le tourisme, les commerces, les centres d’appels, les restaurants, les assurances, les produits financiers. Le secteur tertiaire n’arrête pas de gonfler, tel un puissant moteur de la croissance. Mais il n’est pas accessible à tous … La preuve sur les hauteurs de la rivière Tyne, dans le quartier de Walker qui rassemble 5.000 âmes, dans un dédale d’avenues bordées de maisonnées semblables, accolées les unes aux autres devant des jardinets rabougris. Le chômage, avec un taux à 35% depuis l’effondrement des industries minières et navales, y sème la misère et la désintégration familiale. Surtout, deux fléaux surgissent en force : l’échec scolaire, massif chez les jeunes qui arrêtent leurs études avant l’âge de 16 ans (il y a outre-Manche 600.000 élèves en grande difficulté, soit 17% du total), et les natalités précoces (on compte en Grande-Bretagne 100.000 mères adolescentes de plus chaque année). Espoirs pour les plus démunis C’est sur ces fronts que lutte Sue Faulkner, qui anime le centre St Martin, ouvert depuis moins d’un an sur la Roman avenue. Avec ce nouvel édifice, « quelque chose de merveilleux est arrivé à l’est de Newcastle », explique un dépliant du centre. En effet, grâce au dialogue et à un soutien personnalisé, de très jeunes mères y apprennent l’éducation de leurs enfants, des collégiens rattrapent leur retard scolaire, des familles partagent leurs difficultés pour mieux les dépasser, des chômeurs de longue durée redécouvrent leurs capacités jusqu’ici négligées. Sue Faulkner reconnaît que le Centre St Martin a bénéficié d’un soutien de l’Etat, via le programme gouvernemental qui a aidé à la construction de l’établissement et finance en partie son fonctionnement. « J’ai vécu ma jeunesse durant les années Thatcher, confie-t-elle. Jamais son gouvernement n’aurait mis une livre dans un tel projet social ! Les Conservateurs préféraient que les gens déménagent, quittent les régions sinistrées. Au moins, les Travaillistes ont misé sur le développement local et se sont penchés, certes à la marge et de façon aléatoire, sur le sort des plus démunis. » De meilleures retraites Quelques rues plus loin, dans le petit salon au rez-de-chaussée de leur étroite demeure, Margaret et Billy Watson recalculent leur retraite, pour évaluer le legs de Tony Blair à leur égard. Ils ont 77 et 80 ans. Elle a élevé leurs deux garçons, a été vendeuse puis aide à domicile. Lui était mineur à 14 ans, avant de vivre, chauffeur sur les quais, la grande aventure des chantiers navals, qu’il résume en tendant à son visiteur un livre d’histoire sur cette épopée industrielle, intitulé « The pride and the tears » (la fierté et les larmes). Pour autant, Billy ne s’appesantit pas sur son propre sort. « Avec Margaret, dit-il, nous recevons 400 € par semaine, si j’inclus l’indemnité de 58 € pour ma maladie aux poumons contractée sur les chantiers. Depuis l’arrivée de Blair, notre pension de base a été réévaluée à plusieurs reprises, nous ne payons plus de taxe audiovisuelle et sommes exemptés des 58 € d’impôts locaux, tandis que bus et métro de Newcastle sont devenus gratuits. Un réel bénéfice pour notre couple d’ouvriers en retraite. » La retraite ! A peine si Andréa Shammon, 57 ans, institutrice, y songe dans son école primaire de la petite ville d’Hitchin, à 40 km à l’ouest de Londres. Toujours passionnée par son travail après 36 années d’enseignement, aucune loi ne l’empêchera de travailler jusqu’à 65 ans et plus. D’autant que son travail est mieux reconnu, depuis que le gouvernement Blair a mis en place un système de rémunération au mérite. Après avis de sa directrice, qui a évalué son engagement et disséqué la qualité de son enseignement, Andréa a reçu, il y a 5 ans, un bonus exceptionnel de 2 900 €. Cette prime, accordée avec parcimonie, lui a ouvert le droit à des augmentations régulières, toujours liées à sa réussite professionnelle. Du coup, son salaire mensuel atteint plus de 3 800 €. En échange, Andréa ne compte pas ses heures : elle est chaque jour à l’école de 8h00 à 18h00, rencontre des parents d’élèves plus tard dans la soirée, organise le samedi des activités sportives et de loisirs, est régulièrement mobilisée le week-end pour des campagnes de financement privé de son établissement. Ce dernier, catholique, est subventionné par le diocèse et par l’Etat, mais doit équilibrer ses comptes grâce à des dons privés. « Un concours indispensable pour obtenir de meilleurs livres scolaires et outils informatiques, aménager les cours de récréations », précise Andréa en faisant visiter son école, gros cube de briques rouges posé sur l’impeccable gazon anglais. Les inégalités sociales demeurent Méritocratie pour les enseignants, financement mixte des écoles, mais aussi culture du résultat via l’évaluation, à deux reprises, des élèves au cours du primaire, afin d’aboutir à un sévère classement des établissements selon leurs performances. Rien de tout cela ne gène Andréa, qui juge cependant sa classe trop nombreuse, car envahie par 31 enfants de 8-9 ans. « L’Etat, déplore-t-elle, choisit à tort de faire des économies en forçant sur les effectifs ».Toujours l’obligation de résultat, au nom du pragmatisme cher à Tony Blair ! « Cependant, si les Travaillistes ont réinvesti des sommes importantes dans la santé, l’éducation et les services publics, n’aurait-il pas été possible d’allouer à ces secteurs tant liés au bien commun et à la qualité de vie davantage de moyens, du moins au rythme de l’enrichissement fantastique du pays depuis dix ans ? » Cette interrogation sur le partage des fruits de la croissance, Lord David Alton la pose sans ambages, dans son bureau du Palais de Westminster, le Parlement britannique. Membre de la chambre des Lords depuis quinze ans, il se bat notamment pour la création d’unités de soins palliatifs, qui font cruellement défaut dans les hôpitaux. « Quand, implore-t-il, nous engagerons-nous à l’envers de l’individualisme ambiant pour bâtir une société aux priorités plus humaines ? ». La question, essentielle, renvoie au bilan des années Blair. A coup sûr, du mieux, sur le plan intérieur, dans les domaines cruciaux de l’éducation, de la santé et des services publics laissés en déshérence sous l’ère Thatcher. Reste que l’indéniable hausse du niveau de vie n’a guère réduit les terribles inégalités sociales… Benoît FIDELIN |
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