DBA N°941

Le slam : Quand la poésie se fait cool

 

 

 

 

 

 

Le slam, un mot qui flotte dans l’air depuis quelque temps, un mot qui a reçu trois victoires de la musique cette année, un mot qui se retrouve dans les estaminets de la poésie française ou dans les rimes de nos banlieues, un mot qui remet les mots au goût du jour …

Le slam (de “ claquer ” en anglais), c’est lire un texte de son choix ou de son cru et le faire partager à un auditoire plus ou moins improbable (rue, scènes ouvertes …). Le slam autorise la poésie, le quolibet ou le panégyrique, en vers ou en prose. Quelques règles, toutefois, à ce courant qui trouve ses origines dans le hip-hop et dans des arts oratoires plus anciens et plus académiques. Juste un texte, pas d’artifices (décors, costumes ou fond musical), même si certains grands slameurs comme Abd Al-Malik[1] sont passés maîtres dans l’art d’associer le parlé et le jazz par exemple. Pas plus de cinq minutes, pour laisser le temps à chacun de s’exprimer. Et enfin, selon la formule consacrée : “ un vers dit, un verre offert ”, offert par le maître des lieux ! 

  • J'ai rencontré la poésie, elle avait un air bien prétentieux

  • Elle prétendait qu'avec les mots on pouvait traverser les cieux

  • J'lui ai dit « j't'ai d'jà croisée et franchement tu vaux pas l'coup

  • On m'a parlé d'toi à l'école et t'avais l'air vraiment relou »

  • Mais la poésie a insisté et m'a rattrapé sous d'autres formes

J'ai compris qu'elle était cool et qu'on pouvait braver ses normes […]

(Rencontres, Grand Corps Malade[2])

Un vers dit, un verre offert

Pour mieux cerner le mouvement, je décide de me rendre un soir dans une “ slam session ”, dans un bar du vieux Tours. L’assistance, très hétéroclite, est simplement réunie autour d’une tisane, dans une ambiance tamisée, par amour des mots et de l’échange. “ Le scribe ”, comme il se fait appeler par ses comparses slameurs, a ce soir-là la responsabilité d’appeler chaque slameur sur la minuscule scène en bois. Il annonce tout d’abord Géraldine, une cinquantenaire enjouée. Elle récite une fable qui fait beaucoup rire l’assemblée – “ elle la fait à chaque fois, celle-là ”, me glisse un habitué. A Géraldine succède Sélim, grand noir timide qui déclame ses textes par saccades, les yeux fermés, en agitant doucement la main. Extrait : “ Le temps s’dégrade / l’Homme a bradé son âme / pour une pomme et ses 21 grammes / d’ignorance / la connaissance / est forcément la source, la renaissance / l’amour, la naissance / de nos cinq sens ”. Applaudissements. C’est au tour de Monica, petite femme aux cheveux courts, qui a choisi de lire le texte d’une chanson allemande et la traduction qu’elle en a faite. Le public apprécie. Puis c’est un jeune barbichu à l’œil rêveur qui monte sur scène, Adrien, surnommé ‘le facteur de l’amour’ ! Après un discours liminaire prononcé dans la bonne humeur, le silence se fait : “ Ils ont coupé les arbres, qui sont des versets écrits par la Nature, pour en faire du papier pour écrire leurs stupidités. De grâce éloignez-moi de toute cette philosophie qui ne rit pas, de toute cette sagesse qui ne pleure pas, et de grâce éloignez-moi de toute cette grandeur qui ne s’incline pas devant les enfants ”. Court et naïf, peut-être, mais n’est-ce pas cela le slam ? Jeanne, doyenne de la petite salle, se lève, félicite Adrien et prend la parole : “ je vais lire un poème d’amour, et même d’amour conjugal, bien qu’on se marie de moins en moins ”, annonce-t-elle en souriant. Et la soirée continue ainsi, entre les alexandrins de Rock’n’Nico (recueils à vendre !), les paroles de sagesse tzigane de Déborah et les souvenirs de guerre de Gerhard. La soirée s’achève dans la bonne humeur et dans le sentiment d’avoir entendu mille histoires différentes.

Créer un élixir

« Ce n’est pas juste un art de seconde zone, ou de l’art-thérapie, comme certains le croient. Si déjà des personnes ont le culot de venir dire leur texte sur une petite scène, alors déjà c’est réussi », confie Xavier, alias LX, qui dirige la petite troupe. « Ce qui m’intéresse, c’est d’essayer de créer un élixir. Le public qui va venir slamer, ce sont les ingrédients et il y a un animateur qui est le druide ». Des slam sessions comme celle-là, il y en a tous les mois dans de grandes villes de France. Elles réunissent souvent connaisseurs et débutants, mais l’ambition de tels collectifs est aussi d’apprendre aux jeunes à avoir confiance en eux à travers des ateliers de slam. « En toute honnêteté les jeunes ont du mal [à écrire], c’est difficile. Pourquoi ? Parce que, comme on peut l’entendre dans nos soirées, c’est nos tripes qu’on met sur la table ; ce n’est pas évident à faire, surtout quand on est adolescent ! » Pour LX, qui est animateur auprès d’adolescents, le plus dur est de briser la barrière qui se dresse souvent entre le jeune et l’écriture, considérée comme trop scolaire. « Il y a aussi la part de mise en voix : on va essayer de faire des jeux, de passer un bon moment, et puis on va oublier toute l’intimité et toute l’émotion qu’on a pu mettre dans un texte et apprendre à en faire part aux autres. Quand on y arrive, c’est beau et c’est fort ! ». Au final, lire un texte s’apprend à tout âge, à condition d’apprendre à écouter. Pour LX, c’est ça le meilleur du slam : « En rentrant chez moi, en me couchant, je vois vraiment l’intérêt du slam ! Écoutons-nous les uns les autres ! ».

Simon CHAMPIGNY



[1] Abd Al-Malik, Gibraltar, Atmospheric

[2] Grand Corps Malade, Midi 20, AZ

 

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