DBA N°941

Le Japon face à ses démons

 

Voyage à travers quelques mangas

La bande dessinée japonaise est un univers extrêmement vaste, varié et inégal. Un univers paradoxal, où la violence côtoie la fraîcheur naïve de l’enfance. Voici un choix d’albums qui mettent en scène des enfants, des adolescents ou des jeunes étudiants.

Les mangas sont habituellement imprimés sur un papier bon marché, avec des images en noir et blanc, dans des petits formats. Mais les éditeurs occidentaux choisissent d’éditer les meilleurs sur des volumes de papier épais, dans des formats plus grands. Certaines séries comptent jusqu’à une trentaine de titres.

C’est un fait, le degré de violence ordinaire dans les mangas est plus élevé que dans les BD occidentales ou même dans les comics américains. Montrée de long en large, elle peut durer des pages, attisant le sadisme. Mais il vaut parfois la peine de dépasser un mouvement de recul pour apprécier l’histoire : après tout, pas mal de récits sont tirés de faits divers réels, terribles et même tragiques, ou ancrés dans les fantasmes de nos sociétés modernes. Les démons du Japon nous concernent aussi.

Paradoxalement, la physionomie des personnages tend vers le « mignon », avec un goût prononcé pour les yeux immenses… Les Japonais trouvent que les occidentaux ne savent pas dessiner les yeux !

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Un manga irradié

La saga de Gen d’Hiroshima puise directement dans le vécu de l’auteur. Nous découvrons à travers le regard naïf et souvent brut d’un enfant de six ans un Japon affamé et divisé à la fin de la guerre. Le jour où la bombe atomique libère sa pluie noire et le feu, Gen assiste désespéré à la mort de son père, de sa sœur et de son petit frère coincés sous les poutres de la maison en proie aux flammes. Des images terribles. La suite est le récit de la survie, avec les rencontres parfois belles, souvent cruelles dans un Japon ruiné où les rapports sociaux sont défaits. Les enfants se montrent débrouillards et pleins de vie. L’auteur évoque les relations avec l’occupant, le marché noir contrôlé par les Yazukas (mafia), le désespoir des jeunes filles irradiées poussées au suicide. Le trait est simpliste et pauvre en nuances, peu élégant, mais les personnages sont attachants, parfois drôles ; et le récit, bien conduit, est absolument poignant. C’est, commente Art Spiegelman, auteur du chef-d’œuvre « Maus » sur les camps de concentration, « l’art inexorable du témoignage » (1).

Gen d’Hiroshima, Keiji Nakazawa, éd. Vertige Graphic.

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Les 7 couleurs de la pluie

Il y a du témoignage également dans le récit de 7 jeunes délinquants enfermés dans une maison de correction. Dans le Japon traumatisé de l’après-guerre, les enfants et les adolescents trinquent, obligés de voler nourriture et médicaments, subissant les violences des adultes désemparés. Les sept héros de 16 à 18 ans, très dissemblables, sont unis comme les couleurs de l’arc-en-ciel. Délinquants, certes, mais ils ont un bon fond. Ils n’ont que leur courage et leur sincérité pour s’assurer un avenir et tenir le coup face à des gardiens cruels et pervers. Les images sont parfois d’une extrême violence, les bagarres sont monnaie courante, mais la vraie violence est celle des situations. Rapidement, le lecteur se prend d’amitié pour ces victimes qui se découvrent et apprennent à se battre (2).

Rainbow, de Masasumi Kakizaki, sur scénario de George Abe, éd. Kabuto.

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Des hommes en blanc

Ce manga est devenu un phénomène de société au Japon. Il y a de quoi. Eijiro, jeune interne au plus réputé des C.H.U. de Tokyo est pris en sandwich entre ses états d’âme de médecin qui veut réellement aider les malades et les dysfonctionnements des milieux hospitaliers : manque de médecins aux urgences, soins inutiles décidés pour des questions d’argent, qui grèvent les budgets de la sécurité, rivalités entre départements au détriment des patients. Eijiro ne cesse de se poser des questions : « c’est quoi être médecin ? », « comment la médecine mettra-t-elle le malade au centre de ses préoccupations ? » Il rencontre sur son chemin des médecins de terrain ou des infirmières qui l’éclairent et le font mûrir. S’il veut assainir le milieu médical, Eijirô aura du pain sur la planche ! (3).

Say hello to Black Jack, de Syuho Sato, éd. Glénat

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Un garde-côte idéaliste

Le même auteur a créé un héros garde-côte. À 19 ans, Daisuke participe au sauvetage d’un navire chinois en perdition et découvre des immigrés clandestins chinois enfermés dans une cale. Refusant de les abandonner, il entame une course contre le temps, alors que le bateau chinois se disloque. L’auteur met en lumière un des drames sociaux du japon. Pour sa deuxième mission, Daisuke intervient dans l’arrestation d’un Vietnamien trafiquant d’armes. Un second personnage vedette intervient : Miharu, la journaliste photographe, qui se paie à chaque fois un scoop. Le dessin est plein de finesse. On tourne les pages à toute vitesse pendant les moments dramatiques (4).

Umizaru, l’Ange des mers, Shuho Sato, éd. Kabuto.

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Psychanalyse sauvage

Nakoshi, jeune SDF, accepte de se faire trépaner par un étudiant en médecine curieux de savoir si cette opération lui ouvrira le sixième sens. Lorsqu’il ferme l’œil droit, c’est comme si un « homoncule » dans son cerveau voyait les névroses, les déviances, le subconscient des gens qui l’entourent. Ainsi, il voit à la fois la carapace de robot du Yasuka qui l’agresse et son état mental qui est celui d’un enfant ; la personnalité d’une jeune lycéenne subjuguée par l’influence de ses parents est comme du sable modelable. Le travail graphique est soigné, avec des plans tirés au cordeau, qui créent une atmosphère glaciale et chirurgicale. L’auteur fait une satire grinçante des sociétés modernes. Ce thriller aux situations scabreuses s’adresse à un public averti (5).

Homunculus, Hidéo Yamamoto, éd. Tonkam.

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Proche de cette série, « Heads » raconte comment un jeune homme timide et tranquille, qui a reçu une balle dans la tête, est « ressuscité » grâce à une greffe de cerveau. Mais comment vivre avec « un autre » dans sa tête ? Peu à peu, il se transforme en homme décidé, de plus en plus bouillant… Le dessin en rondeur est rassurant, mais les ombres et les cadrages deviennent de plus en plus menaçants. L’album participe de trois genres : roman médical, thriller et fantastique ; lui aussi témoigne des démons qui tourmentent le Japon (6).

Heads, Motorou Mase, scénario de Keigo Higashiko, éd. Delcourt.

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Des gamins contre le mal suprême

Ils se retrouvent dans une cabane pour inventer une histoire de destruction totale, dans laquelle ils sont les héros qui sauvent la terre. Mais voilà que des années plus tard, leur scénario se réalise : attaques bactériologiques, explosion d’un aéroport, apparition d’un robot géant destructeur. Un personnage mystérieux qui se fait appeler AMI dirige une secte et manipule des foules ; il a repris le « sigle » que les enfants avaient créé pour leur bande. Kenji s’efforce de réunir au plus vite ses amis d’autrefois, afin de se souvenir du scénario « prophétique » et anticiper les événements. L’habileté de l’auteur consiste à entremêler le passé, le présent et le futur. Les épisodes de l’enfance sont pleins de fraîcheur, de naturel et de réalisme, tandis que les épisodes récents basculent dans le fantastique catastrophique. Le dessin est très soigné, agréable, avec un découpage syncopé des planches (7).

20th Century Boys, Naoki Urasawa, éd. Panini France.

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Rêves d’enfants

Le récit commence comme un simple roman policier : Dans un quartier de HLM, des suicides suspects, des événements bizarres poussent les inspecteurs à recueillir de nouveaux indices. Mais ils seront vite dépassés par les événements paranormaux qui se déroulent autour d’un vieillard à la mentalité d’enfant et d’une fillette. L’affrontement tourne au cauchemar apocalyptique. Le récit est dur et violent, mais progressif et mené de main de maître. Il mêle les descriptions d’une vie ordinaire dans un quartier banal et les événements exceptionnels qui s’y déroulent. Les cadrages sont inventifs ; le dessin alterne le réalisme poussé au détail, avec l’abstraction symbolique. Envoûtant (8).

Dômu, Rêves d’enfants, Katsuhiro Otomo, Les Humanoïdes Associés.

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Féerie écologique sur fond de promotion immobilière

Un pharaonique projet de constructions touristiques va défigurer complètement la petite station de pêcheurs d’Amidé. Le prêtre shinto se fait complice du promoteur sans scrupules, car il veut apporter à la population les bienfaits de la vie moderne. Il ne croit plus au pacte passé avec l’ondine, mystérieuse créature de la mer. Pourtant, c’est ce pacte qui assure une pêche abondante aux habitants du lieu, et une protection contre les catastrophes naturelles. Yosuké, son fils, est lui aussi plein de doutes. Mais des phénomènes étranges le convaincront de se battre contre la puissance commerciale afin de rendre à la mer cet œuf mystérieux qui a été confié à sa famille. Cette fable aborde le choc entre croyances et modes de vie anciens et modernes. Les jeunes sont attirés par la ville où des promoteurs sacrifient au Veau d’or du profit et massacrent la nature. Les anciens sont les gardiens des traditions et de la nécessaire alliance qui met l’homme en harmonie avec son milieu naturel (9).

Kaikisen, Retour vers la mer, Satoshi Kon, Casterman.

 

Jean-François MEURS

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