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LE SYSTÈME PRÉVENTIF
 HORS DE SES RÉFÉRENCES CHRÉTIENNES

Commentaire du schéma du système préventif sécularisé*

Système : ensemble d'éléments en interrelations telles que, si un élément se modifie, tous les autres rétroagissent en vue de sauvegarder l'équilibre interne de l'organisation. Pour demeurer vivant, un système doit être suffisamment délimité et cependant rester ouvert sur l'extérieur.

Préventif : terme choisi par opposition à répressif. Il s'agit de prévenir les expériences déstructurantes pour le jeune, et de développer au mieux toutes ses potentialités

Le fondement du système préventif : l'alliance éducative. Toute personne possède une " partie " d'elle-même (dite " partie éduquante ") susceptible d'éduquer, avec l'aide d'autrui, les zones de sa personnalité qui sont encore soumises à l'anarchie des désirs et pulsions. L'alliance éducative consiste à établir un contrat d'humanisation entre " la partie éduquante " du jeune et celle de l'éducateur. Toute alliance suppose : confiance, loi et promesse d'une vie meilleure.

Le dynamisme interne : la liberté raisonnable de la personne qui cherche à croître en humanité.

La finalité dernière : devenir pleinement homme ou femme et faire croître le bonheur de vivre.

Les finalités secondes : comme citoyen, prendre place de façon responsable dans la société et devenir une personne qui reconnaît et assume joyeusement les liens de fraternité et de filiation ; ce qui implique la reconnaissance des différences de sexe et de générations.

Le critère d'authenticité de l'amour : un " intérêt gratuit " ! C'est-à-dire, une façon de prendre place (inter-esse) dans les relations humaines, en donnant et recevant, et en ayant une attitude de respect envers autrui, qui ne fait jamais de lui un pur moyen, mais le considère toujours aussi comme une fin.

L'espace éducatif : un espace régi simultanément par la confiance et par la loi de l'institution, passée au crible d'un discernement rationnel.

Le type de présence de l'éducateur : l'assistance. Par opposition à la " surveillance ". Il s'agit, en trouvant la juste distance, de manifester la prévenance de l'amour (agapè).

La " douce pugnacité " : cette formule paradoxale veut souligner que l'éducateur ne doit jamais dénier l'agressivité, mais la réguler par l'amour ; ce qui exige simultanément douceur et pugnacité. Ce dernier terme est choisi pour rappeler que la tâche éducative présente toujours un aspect combatif et exige beaucoup de fermeté et de persévérance.

Le cœur du système : la triade raison-questionnement métaphysique-affection

La raison : ni autoritarisme, ni séduction malsaine. En toute chose, faire appel à la capacité de discernement rationnel du jeune.

L'affection : en italien l'amorevolezza. Bonté affectueuse grâce à laquelle le jeune se sait aimé. Elle doit être régulée par la vertu de chasteté qui permet chez l'éducateur de mettre en place l'habitus de la juste distance.

Le questionnement métaphysique : prendre en compte les questions du jeune sur le sens dernier de la vie ; faire droit aux multiples " pourquoi ? " qui se formulent à l'occasion des expériences heureuses et malheureuses apportées par la vie.

Les deux piliers du système : deux ritualités, l'une qui régule le rapport à la faute, l'autre qui mobilise la mémoire et présente de justes utopies.

Réguler rituellement les sentiments de souillure, de honte, de culpabilité : aider le jeune à mettre en place un bon rapport à ces trois sentiments. Dans ce but, lui donner à vivre des rites qui lui font ressentir une purification ou une meilleure image de lui-même, ainsi qu'une juste perception de sa faute. A travers ces rites, faire percevoir que le sommet du respect envers autrui, ou mieux encore, de l'amour, est le pardon.

Une ritualité qui fait mémoire : donner au jeune la possibilité de faire mémoire des moments clés, tant honteux que glorieux, de l'histoire sociale. Dans ce but, mobiliser non seulement l'intellect, mais aussi les affects à travers la puissance symbolique d'un rite. Celui-ci doit souligner que " renoncer pour trouver " est au cœur de toute existence authentique. Il doit aussi faire appel à des utopies qui permettent de percevoir, dans le réel d'aujourd'hui, des possibilités ignorées pour grandir en humanité.

La joie : fruit d'un mouvement réussi d'humanisation, elle est aussi motivation pour poursuivre l'effort éthique déjà fourni.


Explications complémentaires du Père Thévenot.

Il n’est pas facile de comprendre : " réguler rituellement la culpabilité " et " dans une ritualité, faire mémoire et se référer à une juste utopie ". Voici les explications complémentaires du Père Thévenot 

Notre société a oublié que la ritualité est un élément constitutif du vivre ensemble, ici et maintenant, et qu’elle permet de mieux assumer les liens entre générations. En effet, toute société se déploie selon deux axes ; celui, vertical, de la parentalité et de la filialité ; et celui, horizontal, de la fraternité. Le premier axe est menacé, entre autres, par l’absence de mémoire ; le deuxième, par la violence réciproque qui peut à tout moment se réactiver. Le but de toute ritualité est donc d’utiliser les ressources du langage ainsi que celles de la corporéité et des symboles pour maintenir dans la droiture ces deux axes et les rendre féconds.

La ritualité est toujours un acte de mémoire qui, par répétition de certains gestes et par le maniement de symboles, met en œuvre les trois dimensions de la temporalité : le passé, le présent et l’avenir, de façon telle que le lien social soit protégé de ce qui le menace le plus : la perte de l’estime de soi ; le manque de solidarité avec autrui, voire son exploitation ; la perte du sens des institutions qui régulent le vivre ensemble ; la disparition de la recherche de la transcendance...

Le rite a plusieurs rôles :
a) un rôle d’identification pour le groupe ;
b) un rôle de fédération dans le présent par un rappel du passé, et notamment des événements fondateurs du groupe ; ce rôle réactive la mémoire pour permettre l’élaboration de projets ;
c) un rôle de délimitations des frontières entre l’intérieur et l’extérieur, aussi bien pour l’individu que pour le groupe (cf la place importante de la peau dans certains rites ;
d) un rôle de réparation des corps individuels et des corps sociaux (cf les rites de purification et de thérapie) ;
e) un rôle de prise en charge de certaines réactions pulsionnelles inconscientes et préconscientes de la personnalité (cf les rites du carnaval) ;
f) un rôle de relais, voire d’anticipation de la parole, en se rappelant toutefois que le geste rituel à lui seul est ambigu ; c’est pourquoi, il a besoin d’être associé à une parole qui dévoile au moins partiellement son sens.

De façon rapide, on peut dire que les rites exercent leurs pouvoirs bénéfiques essentiellement dans deux secteurs de la vie sociale : celui qui a été abîmé par la faute morale et celui qui, fonctionnant de façon satisfaisante, doit être maintenu et développé. D’où les deux ritualités indiquées sur le schéma du système préventif sécularisé : la ritualité qui gère les défaillances d’une société : " réguler rituellement la culpabilité " ; et la ritualité qui veille à l’entretien du tissu social : " faire mémoire et se référer à une juste utopie ".

Réguler rituellement la culpabilité, c’est restaurer le tissu social par des cérémonies qui cherchent à prendre en charge les trois réactions classiques devant la faute, que sont la souillure, la honte et la culpabilité. D’où la mise en œuvre de rites de purification qui permettent de retrouver l’honneur perdu et de se réconcilier avec autrui. L’institution, devra faire vivre ces rites, voire les inventer, selon des modalités adaptées.

Faire mémoire et se référer à une juste utopie. Il s’agit tout d’abord de permettre à celui qui vit le rite de se remémorer le mouvement anthropologique qui est au fondement de toute vie individuelle ou sociale que l’on a peur de résumer dans cette formule : " renoncer pour trouver ". Pour l’individu, renoncer à la fusion avec la mère pour trouver sa place dans un monde dit " symbolique " où l’on peut communiquer dans la juste reconnaissance des personnalités et des rôles de chacun. Pour la société, renoncer à l’anarchie des désirs individuels qui se concurrencent les uns les autres pour faire droit à une organisation politique qui fait dominer la justice et la paix.

Puisque les individus et les sociétés sont toujours tentés de régresser, le rite a pour fonction de s’opposer à un retour en arrière. Paradoxalement, il le fait en réactivant le souvenir d’événements passés. De plus, puisque les individus et les sociétés ont tendance à se perdre dans des rêves de " lendemains qui chantent " mais en renvoyant à une analyse n’avait pas perçues. Il relance ainsi les énergies en faveur d’une société plus juste. On le voit, et par la réactivation de la mémoire et par le maniement de l’utopie, le rite ouvre les yeux sur l’ambivalence de la condition humaine, protégeant celle-ci de bien des illusions ; si du moins, on le manie bien !

On notera, enfin, plusieurs faits :

- la ritualité ne s’invente pas de toute pièce ; elle s’ancre sur des attentes individuelles et sociales. C’est pourquoi, l’éducateur doit, sans se lasser, veiller à rechercher ce sur quoi tel ou tel rite peut prendre racine.

- la ritualité nécessite de se replonger dans la tradition ; on doit donc aider le groupe à connaître son histoire et à rechercher comment celle-ci peut l’aider à préparer son avenir.

- la ritualité bien vécue n’est pas contraire à la rationalité mais contribue à la nourrir. Elle " donne à penser ". Quand bien même elle apparaît parfois insensée à l’observateur étranger, elle possède le plus souvent une rationalité cachée ; c’est à l’éducateur de la faire découvrir et de la mettre en lien avec les autres expressions de la " raison " dans le travail éducatif.

- la ritualité propose à sa façon une réflexion sur le sens dernier de la vie ; elle a donc des liens intimes avec les " questions métaphysiques " qui sont au cœur du système préventif.

- la ritualité mobilise beaucoup d’affects ; elle entretient donc des relations étroites avec " l’amorevolezza ".

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