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COMMENT LES JEUNES D’AUJOURD’HUI VIVENT LA RESPONSABILITE ?
La responsabilité se pose aujourd’hui complètement différemment d’il y a 40 ans. Le monde dans lequel ont grandi ceux qui sont aujourd’hui dans la vie active, c’est-à-dire les plus de 40 ans a complètement basculé. Le contexte dans lequel ont grandi ces derniers, et découvert la responsabilité, est très éloigné de la manière dont un jeune aujourd’hui la découvre. Les jeunes n’ont pas du tout les mêmes bases, et on ne peut pas leur plaquer un discours sur la responsabilité, tel que les quadragénaires l’ont reçu, en son temps, de leurs parents, de l’instituteur, du curé du village, des professeurs,... Comment le monde a bougé ? Les anciens, et plus proche de nous, la génération actuelle des 40 ans, ont grandi dans un monde typiquement rural. Presque le même que celui dans lequel a vécu l’homme depuis son apparition sur terre. Toutes les civilisations, quelles que soient leurs religions, sont rurales. Or, brusquement, depuis une quarantaine d’années, on essaye de faire vivre en occident une civilisation post-rurale. Et ce n’est pas rien de construire un monde plus du tout appuyé sur la ruralité.
Ils avaient la capacité de distinguer le vrai du faux, d’agir raisonnablement. Les choses allaient de soi, les opinions dominantes étaient partagées par l’ensemble des membres de la société.
Et tout le monde était d’accord, chrétien ou pas chrétien. Il fallait de la morale. De même, la raison, la formation à la science, à la littérature,... faisaient partie de la maturité de l’adulte, des institutions éducatives (Education Nationale, Universités), des institutions religieuses, politiques,... L’Etat, la République, les élus locaux avaient, de ce fait, une véritable autorité. Etre responsable, c’était être capable de représenter l’institution. Intégrer les lois, obéir à l’institution, faisaient partie de la manière de vivre.
Celui d’un grand projet collectif, pour améliorer la vie de nos concitoyens, la vie de notre pays, la vie du monde. Un grand espoir collectif. Un vaste projet social, politique, qui intégrait la notion de progrès. La nouvelle génération n’est absolument pas dans cet univers. Le bon sens, la morale, la raison, le grand espoir collectif,... n’existent pas. Le monde dans lequel vit un jeune de moins de 20 ans est un monde technologique, économique, de consommation, d’information et de communication. Son environnement n’est plus la ferme, la campagne, la vache,... peut-être encore un peu dans un lycée agricole qui tente de faire le pont entre le monde rural et le monde post-rural. Aujourd’hui, pour un jeune, le lait n’a rien à voir avec une vache. Imaginer que l’on puisse traire le lait d’un pis d’une vache, c’est l’horreur ! On pourrait en faire des films d’horreur ! Le lait, c’est un produit de consommation comme le coca-cola. Et, le lait, plus il est stérilisé, sans goût, sans odeur, meilleur, il est ! On va visiter une ferme aujourd’hui, comme on allait, hier, visiter un zoo. Ajoutons par parenthèse, que le monde de la production agricole est devenu un sous-traitant de l’industrie agro-alimentaire, qui elle-même est un sous-traitant de la distribution. Le bon sens. Expliquez aujourd’hui à un jeune de 15 ans que le bon sens est très important, qu’il faut s’appuyer sur lui,... Il vous rit au nez, il vous demande de quoi vous parlez. C’est un discours de « papy ». Cela ne fait plus partie de son horizon. Ce monde post-rural, profondément modifié, change complètement la manière de vivre. Et les jeunes sont dedans. Une simple observation permet facilement de s’en rendre compte : Un enfant qui avait 5 ans en 1970 ou 1975. Combien, par jour, avait-il d’informations à traiter, de choix de consommation à faire, de manipulations technologiques à effectuer ? L’information, trois fois rien. Un peu la radio, France Inter ou Europe 1,... La télé, deux chaînes au plus, si la famille avait eu les moyens de se payer la télé. Les choix de consommation, pratiquement rien. Les manipulations technologiques, l’enfant n’arrivait même pas à tourner le cadran du téléphone qui n’existait que bien rarement dans la famille. Aujourd’hui, le même enfant de 5 ans : L’information, des centaines voire des milliers d’informations à gérer, venant de la télé, des médias, de l’école,... Les enfants sont dans une ambiance hyperactive. Ils se communiquent des tas de choses,... qu’ils ne savent pas gérer. Les choix de consommation, innombrables. Des gammes de barres chocolatées en passant par les yaourts avec fruits ou sans fruits,... il n’y a que l’embarras du choix ! « Mon petit chéri, tu veux quel cacao ce soir ? » Les manipulations technologiques à 5 ans, on peut « bidouiller » sur l’ordinateur, faire des jeux,... La raison et la morale ne font pas du tout partie de l’horizon d’un jeune. La raison est remplacée par la générosité. Les jeunes sont généreux, et l’important c’est de l’être. Si votre choix est fait de manière généreuse, authentique, sincère,... alors, c’est sûrement bien. Les critères de morale, de bien ou de mal, n’ont rien à voir. Inutile de dire que, dans un tel contexte, il n’est pas très facile d’avoir de la morale. Dans notre monde contemporain, il y a beaucoup plus d’intuition que de raison. Regardez, comment on s’occupe de son téléphone portable ou de son ordinateur qui ne fonctionne pas. Quand vous avez plus de 40 ans, vous regardez le mode d’emploi. Mais trouvez-moi un jeune qui a lu le mode d’emploi de son téléphone portable ? Ça n’existe pas ! Le jeune « bidouille », essaye,... il est intuitif. Regardez encore, la formation que l’on donne aux jeunes d’un niveau Bac, voire de grandes écoles, et comment ils restituent des contenus. La plupart du temps, ils ne savent pas analyser un texte, mais intuitivement, ils savent tenir un « baratin ». Mais, leur faire dire de quoi ils parlent exactement, qu’est-ce qu’ils veulent dire, ou encore quelles sont les choses importantes qu’ils veulent mettre en relief ? L’exercice est plus que difficile. En revanche, ils savent parler. Devant une caméra, un micro, un jeune de n’importe quelle famille, de n’importe quel niveau social est capable de tenir un « baratin »... plus ou moins confus. Les plus de 40 ans actuels, dans leur jeunesse, avaient des choses à dire, mais ils ne savaient pas les dire, faute de savoir bien parler. Aujourd’hui, les jeunes savent parler, mais pas exactement de ce qu’ils ont envie de dire, ni de ce qui est vraiment important. Pour un jeune, l’institution n’a pas d’importance, ce qui compte, c’est l’organisation. Le jeune fait avec l’organisation. Pour lui, l’école, l’entreprise, l’hypermarché, la société,... sont des organisations. Le tout est de savoir s’en servir intelligemment. Et puis, l’organisation n’a pas d’autorité, mais elle a du pouvoir. Par exemple, celui qui dirige la cafétéria a le pouvoir de vous permettre d’acheter ou de ne pas acheter, le chef d’entreprise a le pouvoir d’embaucher ou de ne pas embaucher, ... Les jeunes ne rêvent pas du tout d’un grand projet collectif d’amélioration de l’humanité, ils sont dans le réel. Savoir si la mondialisation c’est bien ou ce n’est pas bien, ce n’est pas le problème des jeunes. La mondialisation elle est là ! Le tout est de savoir s’en servir intelligemment. L’idéal politique ne les excite pas particulièrement. On ne les voit guère se passionner pour la droite ou pour la gauche. Non, leur horizon est beaucoup plus dans leur réseau interpersonnel. L’avenir c’est d’essayer avec leurs amis, leur famille, les gens qu’ils connaissent, de s’en sortir le mieux possible, de survivre le plus sympathiquement possible dans ce monde dont ils vont se servir avec un maximum d’intelligence. Les plus de 40 ans sont un peu déstabilisés quand ils voient cela, surtout qu’ils baignent un peu dans les deux systèmes, et qu’ils commencent un peu à fonctionner comme les jeunes. Dans ce contexte, on peut avoir deux attitudes possibles. On peut se dire, c’est la catastrophe, c’est la fin du monde, tout fout le camp, les valeurs ont disparu, la morale est bafouée, l’institution ecclésiale ce n’est plus rien du tout,... Bref, il n’y a plus qu’à rejoindre les cimetières. Ou bien, on peut se dire, les jeunes ont une capacité d’intégration des outils qui est incroyable, - ce que les plus âgés n’ont pas du tout -. Les jeunes n’ont pas d’abord une idée de ce qu’il faut faire, très abstraite, généreuse, qui passe par un schéma d’organisation, puis par la recherche des moyens nécessaires à la réalisation. Non, les moyens, ils les ont dans la peau : la technique, la communication, le fait que l’on est dans un monde où il faut réussir à se servir de tout ce qui bouge, ils l’ont dans la peau. La capacité étonnante d’entreprendre dans ce monde là, ils l’ont dans la peau. Ils ne sont pas d’abord dans leur tête, ils sont dans un rêve difficile, compliqué, violent, complexe et ça ils le savent. Ils ne rêvent pas d’être en dehors du réel. A la différence des générations antérieures imprégnées de romantisme, ils n’ont pas de grands élans, de grands idéaux, de combats pour que le monde soit meilleur. Les jeunes n’ont pas tellement ce loisir. Ils sont dans un rêve difficile. Ils sont sur le champ de bataille, et le monde dans lequel on est, ils le comprennent mieux que nous, ils savent mieux s’en servir. Ils ne savent pas toujours pour quoi ils pourraient s’en servir, mais ils ont une agilité dans l’usage et l’utilisation du monde compliqué dans lequel nous sommes. Reconnaissons que sur ce terrain, les quadragénaires sont un peu en retard. Ils font lentement le deuil de leurs idéaux romantiques, surtout ceux qui ont grandi dans les années 1970. A cette période, jamais l’humanité n’a autant rêvé qu’elle allait vers un bonheur collectif. Trente ans plus tard, qu’en est-il ? Est-ce qu’il y a plus de bonheur sur la terre ? Est-ce que les gens vont mieux ? Le monde a-t-il beaucoup changé ? Comment ?... Encore une fois, les jeunes ne se posent pas ainsi ces questions. Ils sont sur le terrain. Les jeunes sont très adaptatifs. Ils ont conscience qu’il faut savoir faire avec les choses comme elles sont. Ils ne rêvent pas de plier le monde à leurs idées, mais plutôt de s’adapter au monde comme il est, et de faire avec. Les jeunes comprennent mieux que les quadragénaires comment marchent les organisations. Ils perçoivent avec astuce que les organisations, c’est ambigu. C’est à la fois du bien et du mal, des logiques de pouvoir et des logiques de coopération positives. Quand vous créez un groupe, une association, une école, une paroisse, une entreprise, une collectivité locale, … c’est à la fois, un projet collectif positif mais c’est aussi des logiques de pouvoir négatives. Et les jeunes sont très lucides, sur le fait que toute organisation est ambiguë. Même dans la famille c’est ambigu. Dans la famille, il y a des choses merveilleuses, on s’aime, on se pardonne, on échange, et puis il y a aussi des vacheries que l’on se fait par derrière, des mensonges collectifs dont on ne parlera jamais. Les jeunes sont plus réalistes sur le fait que les choses ne sont pas blanches ou noires. Responsabilité et satisfaction personnelle. Plutôt que de savoir si des grands projets collectifs vont apporter des améliorations pour les personnes, les jeunes vont d’abord se soucier d’eux-mêmes. C’est d’abord eux qui comptent, pas la collectivité. Se sacrifier pour le bien de la collectivité ce n’est pas tellement « leur truc ». Ils ne rêvent pas le monde comme il faudrait qu’il soit, ils le regardent plus comme il est. C’est un gain positif pour eux. Et ils peuvent nous apprendre à mieux se servir des outils par lesquels on peut mettre en œuvre nos responsabilités. Prendre le temps de redécouvrir la responsabilité. Le discours moral sur la responsabilité ne passe pas. Expliquer aux jeunes qu’il faut être responsable, qu’il faut assumer, que c’est formidable, mais difficile,... – propos tenus dans la jeunesse des plus de 40 ans -, ce discours un peu héroïque et romantique, du soldat qui va au front pour sa patrie ou pour le projet social,... ça ne marche plus du tout. Ils ont besoin de redécouvrir empiriquement ce que c’est qu’être responsable. Jean Bosco était d’ailleurs maître en la matière. Il ne tenait pas de discours moral pour éduquer les jeunes de la rue, mais de façon très pratique et empirique, il apprenait aux jeunes à être responsable. D’abord, être responsable d’une chose. Il ne s’agit pas d’abord d’être responsable d’une personne, mais d’une chose. Etre responsable d’une chose, c’est être capable de veiller sur elle pour qu’elle soit en bon état, propre ; au besoin, c’est la réparer pour qu’elle fonctionne et puisse être mise à la disposition des autres, en veillant à ce qu’ils la respectent. On est dans l’ordre du métier. Un métier c’est apprendre à être responsable de la matière, c’est gérer des objets matériels. On apprend d’abord à être responsable de la propreté de sa chambre, de son rangement, de la propreté du couloir d’accès… La responsabilité commence d’abord à l’égard des choses, elle n’est pas en premier lieu morale, elle est plus élémentaire. Or, cette formation à la responsabilité, à la bienveillance vis-à-vis des choses, où l’apprend-t-on aujourd’hui dans notre société de consommation ? Dans notre société « kleenex », vous vous servez d’une chose et vous la jetez. Votre voiture est usée, vous la remplacez ! Un métier, c’est apprendre à optimiser l’usage et la durée des objets au niveau élémentaire. D’autres exemples : Comment nettoyer une cuvette de W.C. ? La publicité vous dira, avec le gel X ou la pastille Y, c’est magiquement propre ! Eh bien non, la propreté magique, ça n’existe pas. Il faut frotter, comprendre quel est l’objet, voir où il est sale et comment il pourra devenir propre. C’est le contre exemple de la publicité. C’est bête, mais c’est une énorme révolution ! On ne fait pas son lit en tirant vaguement la couette. Ou encore, pour un jeune, comment plier le linge ? Mais plier le linge, c’est maman qui le fait, pas moi ! On a quitté le rural. Ce rural décrié, xénophobe, horrible, non créatif, fait de rumeurs destructrices,…. le type qui ne sort pas de son trou. Pourtant le rural vous « formatait » à la base avec la structuration de la personne par le travail manuel, le métier. Et la rééducation post-rurale passe nécessairement dans une confrontation avec la nature, avec le soin et la surveillance des choses. « Mon petit gars, si tu ne sais pas travailler, t’occuper des objets, veiller sur eux, t’es mort ! » C’est formateur le métier. Le travail est le lieu fondamental de la structuration de la personne. C’est le passage obligé de l’intelligence. Devenir intelligent dans l’usage des choses, c’est devenir intelligent dans la compréhension de soi ? C’est déjà devenir responsable d’un peu de soi. L’apprentissage d’un métier manuel devrait devenir une obligation pour tous les élèves de l’Education Nationale entre 11 et 18 ans. Je ne vois pas comment on peut s’en sortir autrement. Si vous ne savez pas vous servir de vos mains, je ne vois pas comment vous pouvez vous servir de votre tête ! Ensuite, être responsable d’un animal, d’un enfant, … de quelqu’un qu’on aime C’est très personnalisé, et les quadragénaires et au-delà n’ont pas beaucoup entendu parler de cela. A leur époque, par exemple, ils sont passés de l’équipe de foot à la collectivité locale. C’est un peu caricatural, mais en gros, le chef d’équipe de foot est devenu maire. On est passé du chef de famille au chef d’entreprise ou au chef d’exploitation. Pour le jeune, lorsque la responsabilité s’exerce envers la personne, le grand moment, c’est quand il devient responsable de quelqu’un qu’il aime. Si le jeune n’accepte pas d’être responsable de la personne qu’il aime, et s’il n’accepte pas que la personne qu’il aime ne soit pas aussi responsable de lui, alors, il y a quelque chose qu’il rate. C’est bien perceptible au niveau familial. Les enfants savent très bien que vous, les parents, vous êtes un peu « fêlés » et qu’il faut veiller sur vous. Ils ne vous bousculent pas trop, ils connaissent vos petits trucs, vos petites manies, vos petites morales, … Ils vous aiment bien, ils sont gentils, …. surtout si vous devez entretenir leur linge jusqu’à 25 ans ! Cette relation qu’ils ont envers vous, vous ne l’aviez pas imaginé avec vos parents. Ils mettent en lumière la nécessité de la responsabilité amicale de l’un envers l’autre. Il faut le temps de la découverte inductive, progressive de ce qu’est la responsabilité. Le temps de l’expérience. A ce moment-là seulement, l’aîné pourra tenir un discours sur la responsabilité. La responsabilité ne se décrète pas, elle se découvre. Et alors, les jeunes peuvent aimer la responsabilité. Comment être responsable dans la durée, quand le monde change tout le temps ? C’est le grand problème. On le voit avec les jeunes Frères de St-Jean. Au bout de 5 ou 6 ans, ils vont changer brusquement. En six mois, ils abandonnent la vie religieuse, ils vont se marier,... Et en plus, ils ont l’air d’aller bien. On le voit de la même façon au niveau de la famille. Autour de la trentaine, en six mois, on quitte femme ou mari. L’un part avec les enfants. Pas de cohérence dans la durée. C’est quand même un grave problème. La référence aux parents ? Mais lorsqu’ils sont encore ensemble au bout de trente ans, c’est l’exception. La norme, c’est de changer. On change de métier, d’emploi, de conjoint,... On ne dure pas sans les autres. On ne dure pas s’il n’y a pas des gens qui veillent sur notre responsabilité. On n’est pas responsable tout seul, c’est trop difficile. On ne peut être responsable qu’en s’appuyant sur ceux qui sont prêts à nous aider, même à cinquante, soixante ou soixante dix ans. Etre fidèle, on n’est pas sûr d’y arriver. La seule chose, c’est de ne pas y aller seul. C’est énorme comme mutation. La responsabilité est inséparable de la co-responsabilité. Cet engagement l’un envers l’autre, peut-être l’avez-vous expérimenté dans l’amitié. Pourquoi des amis de 30 ans sont-ils restés fidèles ? Parce qu’ils se sont appuyés sur vous et vous sur eux. Et ces gens vous aident à assumer vos responsabilités. Ils vous remettent sur les rails quand vous allez « fondre les plombs », ils vous aident à revenir les pieds sur terre, quand vous allez faire des bêtises. C’est ça un ami. Des amis, on supporte qu’ils vous « rentrent dedans », qu’ils ne soient pas d’accord, se moquent de nous, soient bienveillants sur notre fragilité,... parce qu’ils nous connaissent un peu mieux que nous-mêmes. Autrefois, c’est ce qu’on appelait, par exemple, le témoin de mariage. Pas celui qui signe le registre pour la photo, mais l’ami qui aime le couple et qui est capable d’une parole vraie à son égard. Les jeunes ne croient à la possibilité de durer dans l’engagement et la responsabilité que par le témoignage. Il faut d’une certaine façon qu’ils le touchent chez quelqu’un. C’est la seule solution. Tenir un discours là-dessus, ça ne sert à rien. Intégrer la fragilité. La responsabilité, il s’agit de la remettre en cause positivement chaque jour. Est-ce que je suis encore capable de la tenir aujourd’hui, demain ? Est-ce que j’ai les conditions ? Si je n’y arrive plus, je laisse quelqu’un l’assumer à ma place. Peut-être que j’arrive à la limite de ma compétence, peut-être que c’est le moment de décrocher. Les jeunes sont très lucides. Ils sentent très vite quand les aînés se cramponnent au pouvoir alors qu’ils ne sont plus capables d’assumer les responsabilités. Composer avec ses fragilités, ce n’est pas dans le registre des aînés, habitués au modèle héroïque. Image du chevalier, homme fort, combattant, qui assume, et doit réussir par la force à supprimer ses fragilités. Discours profondément stupide. On a commencé la vie dans la fragilité, on va la vivre dans la fragilité, on va la terminer dans la fragilité... et encore plus avec la vie rallongée. On va «sucrer les fraises » plus longtemps. On va avoir du temps pour méditer sur la question. 10 ans peut- être de vie contemplative obligée. Quand même, il vaut mieux s’y préparer. C’est sérieux ! Et on a la chance de vivre aujourd’hui de manière durable un moment qui peut être merveilleux si on le comprend bien : c’est d’exister, ce n’est plus de faire ! C’est plus important que le fait d’avoir fait de grandes choses. La responsabilité, ça consiste à veiller sur la fragilité des uns des autres, et à savoir qu’on est fragile. Ça ne consiste pas à être un héros. L’Evangile n’est pas constitué par des héros. Jean Bosco n’est pas un héros. C’est un « type » qui savait qu’il était fragile mais qui en était libre, et qui, du coup, n’avait pas peur de s’embarquer et d’assumer des responsabilités complètement excessives, démesurées, avec la certitude d’y arriver. Non pas parce qu’il était costaud, mais en s’appuyant sur son Seigneur. Jean Bosco savait qu’il ne pouvait rien faire tout seul, il n’a jamais rêvé qu’il serait fort. Il n’aurait jamais rien entrepris s’il n’avait pas su qu’il était fragile et aimé. On est loin de notre société fondée sur la force, la réussite, la richesse, l’efficacité, le pouvoir,... ce qu’on rêve d’avoir pour tuer le fragile. Et ça, les jeunes générations savent qu’ils sont « fêlés », qu’il ne faut pas rêver. Il faut qu’on arrête de raconter des histoires. La vie, elle est fragile, le monde dans lequel on vit, est fragile et fragilisant. La fragilité ce n’est pas une tare, c’est peut être même une chance. Dans la vie humaine, c’est ce qui nous sert à veiller les uns sur les autres. La responsabilité c’est un « truc » fragile mais passionnant qui va nous obliger à ne pas nous prendre trop au sérieux, à avoir besoin des autres, à être humble, à réfléchir, à recommencer, à réapprendre,... à être positivement dans une espèce d’improvisation de l’existence appuyée les uns sur les autres. Bien sûr, la fragilité nécessite qu’on soit prêt, courageux, mais c’est un courage qui ne se prend pas bêtement au sérieux. Il me semble qu’il y a ici une énorme mutation, faire redécouvrir à nous-mêmes, et à cette occasion, faire partager aux jeunes que la responsabilité ce n’est pas assuré d’avance, ce n’est pas pouvoir sécuriser d’avance les choses. Etre responsable, c’est être prêt, appuyé sur les autres, à s’engager à essayer que demain soit positif. C’est beaucoup plus humble. C’est être capable de ne pas se raconter d’histoires. Être véritablement père. La véritable responsabilité, elle a quelque chose de paternel. Celui qui a de l’autorité aujourd’hui, c’est le père. Pas celui qui sait d’avance, qui sait tout, ce n’est pas le Dieu tout puissant qu’on a projeté faussement au XIXème siècle. Le père, c’est celui qui a le courage de dire les choses comme elles sont, d’avoir besoin des autres, d’avoir le courage d’être fragile, de ne pas tout savoir, et d’être libre. Un père est vraiment père, le jour où il est content de laisser son fils passer devant pour qu’il fasse les choses mieux que lui. Un père devient vraiment père quand il commence à avoir besoin de son fils. Il n’est pas seulement fier de son fils, mais il est heureux de s’effacer et de voir se renverser les rôles. Un responsable est heureux quand les autres ont moins besoin de lui, quand lui-même augmente l’autre. Récemment un chef d’entreprise me confiait : j’ai embauché quelqu’un qui n’était pas trop doué. Et puis, progressivement, en s’appuyant sur ce qu’il avait reçu et en s’appuyant sur moi, il a réussi à faire mieux que moi. Ce jour là, j’ai découvert que j’étais heureux. Cette expérience de la responsabilité, il faut y aller. La proposer à un jeune, il s’y précipite. On ne lui demande pas d’être le héros « Terminator », le grand costaud,... modèle héroïque, anti-évangélique, anti-chrétien. C’est l’homme qui veut s’en sortir sans Dieu. C’est l’homme à la sortie du paradis terrestre. Si au contraire, on gère la fragilité en s’appuyant réciproquement les uns sur les autres. Si on fait toucher du doigt cette réalité aux jeunes, c’est moins romantique, ça donne moins des idées toutes claires, mais ça nous entraîne à des choses beaucoup plus profondes. Et dans cette perspective, il faut que l’Eglise bouge aussi. Interdépendance, co-responsabilité, respect,... on ne s’en sortira qu’en s’appuyant les uns sur les autres. |
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