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Lettre de Don
Bosco, Rome,
10 mai 1884 - Extraits Mes très chers fils en Jésus-Christ,
Je disais que vous êtes lunique et incessante pensée de mon âme.
Or voici que lun des derniers soirs, je métais retiré dans ma chambre, et,
sur le point de me coucher, javais commencé à réciter les prières que
mapprit ma bonne maman, quand je ne sais si je fus pris de sommeil ou
emporté par une distraction mais il me sembla que deux des anciens garçons de
lOratoire se présentaient à moi. Lun deux sapprocha et, me saluant affectueusement, me dit : Alors Valfrè me montra les garçons, tous avec le visage, la taille et lâge de
cette époque. Il me semblait être à lOratoire dautrefois pendant la
récréation. Tout était vie dans ce que je voyais, tout était mouvement, tout était
joie. Qui courait, qui sautait, qui faisait sauter. Ici on jouait à la grenouille, là
aux barres et au ballon. Ici un groupe de garçons sétait formé, pendu aux lèvres
dun prêtre qui racontait une histoire. Ailleurs un abbé jouait avec dautres
à pigeon vole et aux métiers. Partout des chants et des rires ; partout des abbés
et des prêtres, et autour deux les garçons qui criaient joyeusement. La plus
grande cordialité et la plus grande confiance régnaient visiblement entre les garçons
et leurs supérieurs. Jétais ravi par ce spectacle, et Valfrè me dit : " Vois, la "familiarité" produit laffection, et
laffection engendre la confiance. Voilà ce qui ouvre les curs ; les
garçons exposent tout sans crainte aux professeurs, aux assistants et aux supérieurs.
Ils deviennent francs en confession et ailleurs ; ils se soumettent avec docilité à
tous les ordres de quelquun dont ils sont sûrs dêtre aimés." Cest alors que mon deuxième ancien élève qui avait la barbe toute blanche,
sapprocha de moi et me dit : "Don Bosco, voulez-vous maintenant connaître
et voir les garçons qui sont actuellement à lOratoire ? " Celui-là, cétait Joseph Buzzetti. Oui, répondis-je, car il y a déjà un mois que je ne les vois plus ! Et il me les montra : je vis lOratoire et je vous vis tous en récréation.
Mais je nentendais plus ni cris de joie, ni chansons ; je ne voyais plus le
mouvement et la vie de la scène précédente. On lisait dans les gestes et sur le visage
de beaucoup de jeunes un ennui, une lassitude, une mauvaise humeur, une méfiance qui me
faisaient mal au cur
Je les vois, répondis-je en soupirant.
Quelle différence avec nous autrefois ! Sexclama-t-il.
Hélas ! Quelle mollesse dans cette récréation !
Cest de là que proviennent la froideur de beaucoup quand ils
sapprochent des sacrements, leur négligence des pratiques de piété, à
léglise et ailleurs, et leur peu denthousiasme à demeurer en un lieu où la
divine Providence les comble de tous les biens du corps, de lâme et de
lintelligence. Cest pour cela que beaucoup ne suivent pas leur vocation ;
de là, leurs ingratitudes envers leurs supérieurs ; de là les conciliabules, les
critiques et toutes les autres conséquences déplorables de cet état de choses. Je comprends, je saisis, répondis-je. Mais comment redonner vie à mes chers
garçons, pour quils retrouvent leur vivacité dautrefois, leur allégresse,
leur exubérance ? Par la charité ! Par la charité ? Mais mes garçons ne sont-ils pas assez aimés ? Tu
sais, toi, si je les aime. Tu sais ce que jai enduré et supporté pendant une bonne
quarantaine dannées et ce que jendure et supporte maintenant. Que de
fatigues, que dhumiliations, que doppositions, que de persécutions pour leur
donner du pain, une maison, des maîtres et surtout pour assurer le salut de leurs âmes.
Jai fait tout ce que jai su et tout ce que jai pu pour eux, ils sont
lamour de toute ma vie. Je ne parle pas de vous ! Et de qui alors ? De ceux qui me remplacent ? Des directeurs, des
préfets, des professeurs, des assistants ? Tu ne vois pas quils sont martyrs
de létude et du travail ? Quils consument leurs jeunes années au
service de ceux que la divine Providence leur a confiés ? Quils soient aimés en ce qui leur plaît, que lon sadapte à
leurs goûts de jeunes garçons, et quils apprennent ainsi à découvrir
lamour en des choses qui naturellement ne leur plaisent guère, telles que la
discipline, létude, la mortification personnelle ; et quils apprennent
à les faire avec élan et amour. Explique-toi mieux. Regardez les garçons en récréation. Je regardai et répliquai : Et quest-ce quil y a de spécial à voir ? Il y a tant dannées que vous formez des jeunes et vous ne comprenez
pas ? Je regardai et je vis que bien peu de prêtres et dabbés se mêlaient aux
enfants, Mon ami reprit alors : "Aux temps anciens de lOratoire,
nétiez-vous pas toujours au milieu des garçons, surtout pendant les
récréations ? Vous vous rappelez ces belles années ? Cétait un
paradis, une période dont nous gardons toujours un souvenir ému, parce que
laffection nous tenait lieu de règlement ; nous navions aucun secret
pour vous. Certainement ! Et alors tout était joie pour moi, mes jeunes se
précipitaient pour sapprocher de moi et me parler ; et ils avaient soif
dentendre mes conseils et de les mettre en pratique. Mais maintenant vois comme les
audiences incessantes, les affaires multiples et létat de ma santé me
linterdisent. Daccord ; mais si cela vous est impossible à vous, pourquoi vos
salésiens ne vous imitent-ils pas ? Pourquoi ne pas insister, ne pas exiger
quils se comportent avec les garçons comme vous le faisiez, vous ? Je parle, je mépoumone ; mais malheureusement, beaucoup ne se
sentent plus la force de supporter les fatigues dautrefois. Et cest ainsi que, négligeant le moins, ils perdent le plus ; et ce
plus ce sont leurs fatigues. Quils aiment ce qui plaît aux garçons et les garçons
aimeront ce qui plaît à leurs supérieurs. Alors la fatigue leur sera douce. La cause du changement actuel de lOratoire, cest quun certain nombre
de garçons nont pas confiance en leurs supérieurs. Jadis les curs leur
étaient grands ouverts ; les enfants les aimaient et leur obéissaient
immédiatement. Maintenant, les supérieurs sont considérés comme des supérieurs, et
non plus comme des pères, des frères et des amis ; ils sont craints et peu aimés.
Si lon veut donc former un seul cur et une seule âme, pour lamour de
Jésus, il faut démolir cette fatale barrière de méfiance et lui substituer une
confiance cordiale. Que lobéissance guide lélève comme la mère guide son
petit enfant. Alors la paix et la joie dautrefois régneront à lOratoire. Mais comment sy prendre pour briser cette barrière ? "Familiarité" (esprit de famille) avec les jeunes surtout en
récréation. Sans "familiarité", laffection ne se prouve pas, et sans
cette preuve il ne peut y avoir de confiance. Qui veut être aimé doit montrer quil
aime. Jésus-Christ se fit petit avec les petits et porta nos faiblesses. Voilà le
maître de la "familiarité" ! Le professeur que lon ne voit
quau bureau est professeur et rien de plus ; mais, sil partage la
récréation des jeunes, il devient comme un frère. Votre très affectionné en Jésus-Christ Jean Bosco, prêtre
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