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La Fête salésienne

La fête salésienne traditionnelle   

Le style des fêtes salésiennes n’a guère changé au cours du premier siècle des Congrégations fondées par don Bosco. On les adaptait seulement aux ressources de l’endroit. Car "Pauvreté n’est pas vice !" Toujours essentiellement religieuses, elles se déroulaient dans l’enceinte des "oratoires" et des "maisons", celles-ci étant le plus souvent des internats. Don Bosco leur avait donné au Valdocco de Turin un objet, un programme et un esprit, que ses disciples s’appliquaient à reproduire et que l’on retrouvait donc alors aussi bien en Espagne, en France et en Belgique, qu’en Amérique du Sud, en Pologne et en Inde.

En ce temps-là, les fêtes salésiennes scandaient l’année scolaire des communautés : jeunes, religieux ou religieuses, auxquels s’associaient les amis de l’œuvre. Le 8 décembre, on solennisait l’Immaculée Conception de Marie. Puis, le 25, venait Noël. Fin janvier voyait arriver la saint François de Sales (le 29), que la saint Jean Bosco remplacerait (le 31) à partir de la canonisation de 1934. Le Mardi-gras, avec ses fantaisies, mais aussi ses prières expiatoires, tombait en février ou au début de mars. Le mois de mai, tout entier éclairé par le sourire de la mère de Dieu, culminait le 24 dans la fête de Marie auxiliatrice. Il y avait assez régulièrement une solennité à prévoir dans les derniers jours de juin : saint Louis de Gonzague (le 21), saint Jean-Baptiste (le 24) ou saints Pierre et Paul (le 29), que l’on jugeait souvent convenir pour fêter le directeur local ou le père inspecteur provincial. 

L’objet des fêtes salésiennes était donc la plupart du temps la célébration d’un saint ou d’une sainte. Mais ces êtres célestes patronnaient aussi occasionnellement des personnages en chair et d’os, qui étaient alors l’objet réel de la fête. Les esprits des institutions salésiennes vivaient ainsi, au long des mois, dans l’attente, la joie, puis le souvenir des fêtes qui les rythmaient.

  Don Bosco avait attaché la plus grande importance à la préparation, surtout religieuse, des fêtes. Cette préparation devenait de plus en plus fiévreuse à mesure de leur approche. Toute la communauté y participait. Les chants d’église, les concerts d’orchestre et les pièces de théâtre exigeaient de multiples répétitions. La confection des costumes des acteurs, la décoration des lieux, les menus améliorés, éventuellement les illuminations, réclamaient beaucoup d’ingéniosité. Et les âmes devaient être rendues disponibles à une pieuse et fructueuse célébration. 

À l’occasion de ses mots du soir, le directeur local multipliait les exhortations à sa communauté pendant les neuf jours (la neuvaine) précédant les fêtes principales de l’Immaculée, de Noël et de Marie auxiliatrice, parfois celles de saint François de Sales et de saint Joseph. Pour les responsables, la réussite de la fête se mesurerait (idéalement) au progrès en vertu de leurs communautés. En règle habituelle, des "bouquets spirituels" (fioretti) très pratiques, orientaient quotidiennement les efforts. Par exemple, don Bosco demandait aux siens : un jour une grande exactitude dans l’accomplissement de leur devoir d’état, un autre une "modestie" (pureté) minutieuse, un autre donner un bon conseil à un ami, un autre se bien tenir à l’église, un autre encore obéir parfaitement aux chefs, etc. L’exercice para liturgique de la neuvaine de Noël avait une forme poétique parfaitement adaptée à la solennité. Le petit monde de l’endroit pénétrait de la sorte dans le mystère de Jésus enfant. Enfin, à la veille de la fête, le directeur fidèle à don Bosco organisait des séances de confessions. Pleine liberté était laissée à chacun, mais le digne accès du plus grand nombre à la communion eucharistique du lendemain devait être facilité. En ce temps là, on redoutait fort les sacrilèges de communiants en état de péché mortel faute de s’être bien confessés.

  Le jour de la fête se levait. Dans toute la mesure possible, les célébrations religieuses dans une église ou une chapelle très ornée seraient longues, vibrantes et scintillantes de lumières et de couleurs. Le programme était fixe : deux messes au cours de la matinée, l’une dite de communion, l’autre chantée ; et, après le déjeuner, vêpres, prédication et bénédiction du saint sacrement, parfois aussi une procession. Ce jour-là, les ornements liturgiques brillaient et un abondant petit clergé solennisait les cérémonies. La polyphonie était le plus souvent de règle pour les chants d’église. La partie profane de la journée devait être soignée. Don Bosco, qui n’était pas un pharisien, dédia aux pranzi (repas) un chapitre de son livre de 1868 sur la consécration de son église de Marie auxiliatrice. La musique résonnait en concert. Les festivités pouvaient prendre des proportions grandioses. 

Ce fut le cas pour la saint Jean Baptiste au Valdocco des dernières années de don Bosco. Jean Baptiste était le saint patron de notre Jean Bosco. Fin juin, le temps était beau et il commençait de faire chaud. La manifestation avait lieu dans la cour de récréation, sur un podium, avec un ou plusieurs fauteuils, une couronne d’invités, à l’occasion un baldaquin, plusieurs discours, des morceaux de musique et des poésies de circonstance. Le lendemain, il y aurait théâtre. Les maisons de l’époque disposaient la plupart du temps d’une salle de théâtre, qui était, si nécessaire, un réfectoire ou une salle d’étude transformés pour l’occasion. Drames ou comédies, agrémentés en entractes de sketches et de morceaux de musique, le tout interprété par les jeunes et les Salésiens de l’endroit, figuraient au programme. La fête entière était une action. Un feu d’artifice venait parfois clore ces fêtes salésiennes régulièrement mouvementées, sonores et brillantes.

Pour une spiritualité salésienne de la fête

  Le modèle traditionnel ne résista pas aux transformations culturelles de la deuxième partie du vingtième siècle. Le cadre et le public des institutions avaient changé. Les goûts évoluaient sans cesse. De nouveaux modèles sociaux s’imposaient. Le programme salésien antérieur, surtout dans sa partie proprement religieuse, était devenu inapplicable. Les fêtes salésiennes traditionnelles s’estompèrent et se transformèrent ou même disparurent de la plupart des institutions.

  Toutefois un esprit subsistait, qui reparaissait, entre autres, lors des campobosco espagnols, des confronto ou des fêtes du centenaire de la mort de don Bosco (1988), notamment à Turin et à Colle Don Bosco, solennisées par la présence du pape et la béatification de Laura Vicuña, toutes pleines de vie, de lumières, de chansons, de danses et empreintes de cordialité. Est-il permis de remarquer ici que les Journées mondiales de la jeunesse, organisées à la demande du pape Jean-Paul II, telles qu’on les vécut dans les années 1990, qui furent de longues fêtes religieuses, avec des catéchèses originales, des chants de tous les continents, des danses, des jeux, et surtout des liturgies à la fois magnifiques, sérieuses, pieuses et vivantes, auraient comblé les vœux de don Bosco sur la fête telle qu’il la concevait ?

Cependant des Salésiens réfléchissaient sur la fête salésienne et ses bienfaits.

D’abord, jugeaient-ils, la fête est en soi une bonne chose. Les abus ne lui sont pas essentiels. Tous ne pensent pas automatiquement ainsi sur cette terre. Qui a le culte exclusif du travail et de la production ne trouvera jamais le temps de décrocher, de se reposer et de festoyer. Pour le militant acharné, la détente s’apparente à une trahison de la cause. En vérité, la fête peut beaucoup apporter.

  La fête est en accord parfait avec la spiritualité juvénile et la Famille salésienne. Les jeunes auxquels Salésiens et Salésiennes se vouent sont des organismes "biologiquement en fête", parce que débordants de vie, de mouvement et d’allégresse. Don Bosco canalisait ces énergies dans la fête, "qui est typique de sa spiritualité". "La spiritualité juvénile salésienne est une spiritualité de la fête et de la joie, fondée sur un optimisme qui fait apprécier tout ce qui est humain, qui fait confiance à l’homme et au jeune" (Morante).

  Cependant, toute fête organisée par les Salésiens ne peut être dite pour cette seule raison fête salésienne au sens propre, c’est-à-dire selon l’esprit de don Bosco. La dimension religieuse lui est indispensable. La fête salésienne est une fête chrétienne. En son centre, il y a la célébration liturgique, qui lui imprime un caractère sacramentel. Toute célébration est évocatrice de l’action de Dieu dans la vie du monde, et, dans la personne des saints, quand il s’agit d’eux. La fête ainsi organisée joue un rôle hautement didactique. Par elle se maintient et s’affermit la foi, dont la célébration annonce les mystères, en même temps qu’elle proclame l’enseignement de l’Évangile. Les divers rites liturgiques valent surtout par leur puissance sacramentelle et leur efficacité pour alimenter la vie chrétienne. Rappelons-nous ce que pensait don Bosco de la communion eucharistique des siens lors des fêtes du Valdocco.

La fête salésienne est non seulement divertissante, mais éducatrice. Don Bosco et ses disciples avaient compris la puissance éducatrice de la fête, telle qu’ils la concevaient, non seulement religieuse, mais joyeuse et sensible. À travers elle, des valeurs étaient transmises et accueillies. Les participants, jeunes ou adultes, en sortaient meilleurs qu’ils n’étaient entrés. La vraie fête salésienne les remplissait de joie. Pour cette seule raison, l’atmosphère créée était positive. L’un des principaux buts de don Bosco éducateur était atteint. "Sois joyeux !", répétait-il à ses garçons. 

Mais l’on ne contraint pas les gens à être joyeux. La fête, source d’allégresse, est un instrument propre à immerger dans la joie. Elle fortifie toute la personne, dans son corps et dans son âme. Et don Bosco, sans nulle méfiance envers l’humain, le trop humain, s’en félicitait. L’allégresse du corps en fête, qui regarde, chante, joue et mange ; et de l’âme en paix avec elle-même et avec Dieu, qui se donne pour et avec les autres dans l’unanimité festive, met le jeune dans l’euphorie. Et c’est très bien ainsi, car la vivacité et la joie tonifient, alors que la tristesse déprime. L’allégresse d’un contexte à prédominance religieuse favorise les comportements vertueux. Par ces fêtes, les jeunes existences salésiennes recevaient des impressions salutaires, qui décideraient de leurs (bons) choix d’avenir.

   Intelligemment organisée la fête salésienne fait grandir. La société elle-même y gagne. Elle constitue pour les communautés un moment privilégié de croissance, à la fois humaine et religieuse, quand cette deuxième dimension n’a pas été négligée. La fête intensifie les rapports interpersonnels, renforce la collaboration et la coresponsabilité si, comme il est souhaitable, les participants se sentent vraiment protagonistes de son déroulement. Des possibilités cachées, des capacités inédites se révèlent à son occasion. Dans l’atmosphère cultivée en esprit salésien, le jeu et le divertissement sont spirituellement constructifs. La fête rapproche ceux qui sont éloignés. L’un des Salésiens consultés a même pu écrire : "Notre fête (salésienne) est une expérience de profonde solidarité avec tous les hommes ; c’est un appel à diffuser la vie, pour que tous puissent bénéficier de la joie de faire la fête." (R. Tonelli)

Pourquoi ne pas donner à la fête authentique une place centrale dans l’existence ? Certes, si la fête la remplissait tout entière, elle perdrait son caractère d’exception. Les partisans du "tous les jours, c’est fête" peuvent l’oublier : un quotidien uniformément "festif" banalise et aplatit la fête. La fête est l’explosion d’une vie habituellement contenue. C’est un sommet, auquel on accède en peinant dans l’ordinaire des jours. Telle était la pensée de don Bosco.

Père Francis Desramaut

CAHIERS SALÉSIENS du Père Francis Desramaut :

LES CENT MOTS-CLEFS DE LA SPIRITUALITÉ SALÉSIENNE

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