Pages d'histoire

Une femme extraordinaire, la marquise de Barolo:

Juliette Colbert de Maulévrier. (1786 -1864)

Elle était née au château de Maulévrier, le 26 juin 1786. Son père Édouard de Colbert, comte de Maulévrier et marquis de Cholet (1754 - 1839) était ambassadeur de France auprès de l'Archevêque - Électeur de Cologne. Il était descendant du frère cadet du célèbre Ministre des Finances de Louis XIV, Jean Baptiste Colbert. Sa mère, Anne-Marie de Quengo (1765-1793) était de la famille de Bayard, le Chevalier sans peur et sans reproches. Le couple eut quatre enfants : deux filles, Élisabeth et Juliette, et deux garçons, Édouard et Charles.

Née trois années avant la Révolution, Juliette eut une enfance traumatisée. Elle avait sans doute cinq ans quand la famille décida de quitter Maulévrier et de partir en exil en Belgique, puis en Hollande et en Allemagne. Elle fut surtout traumatisée par un double décès: celui de sa mère à Bruxelles, en octobre 1793, et celui de sa grand-mère paternelle, guillotinée à Paris en 1794. Les récits des atrocités commises par les colonnes infernales de Turreau et de l'incendie de leur château en janvier 1794 durent certainement hanter ses nuits. Cet exil eut cependant un avantage. Elle fut très tôt initiée à l'apprentissage des langues étrangères.

Lorsque le pouvoir du Consul Bonaparte parut consolidé, Édouard de Colbert rentra à Maulévrier (1802) avec ses quatre enfants. On imagine aisément leur tristesse à la vue du château en ruines et du domaine à l'abandon. Le Comte Édouard se rallia assez rapidement au nouveau régime. A la proclamation de l'Empire, Juliette, qui avait alors 18 ans, entra à la Cour impériale comme dame du Palais de la Maison de l'Impératrice. Aux somptueuses fêtes du Palais des Tuileries, elle fit la connaissance d'un noble piémontais, Tancrède, marquis de Barolo, chambellan de la Maison de l'Empereur. Le mariage fut célébré le 20 août 1806, et l'acte notarial de mariage fut signé par Napoléon lui-même et par l'Impératrice Joséphine. L'importante fortune des deux familles permit aux deux jeunes époux de mener une vie insouciante jusqu'à la chute de Napoléon en 1814, une vie cependant douloureusement marquée par la stérilité de leur couple.

En cette même année 1814, Juliette et Tancrède rentrèrent à Turin. Durant la semaine pascale, la provocation d'un détenu de la prison centrale, amena Juliette à entrer dans cette prison avec son serviteur. Elle fut scandalisée de voir à quelle déchéance ces hommes et ces femmes étaient réduits. La visite du secteur des femmes en particulier la choqua profondément. " Après avoir parcouru, dit-elle, toute la prison des hommes, on m'emmena tout en haut de l'édifice, dans le logement des femmes... Elles étaient à peine vêtues. Elles se jetèrent pour ainsi dire sur moi, en criant toutes ensemble et leur état de dégradation me causa une douleur, une honte que je ne puis me rappeler sans une vive émotion... Je rentrai chez moi le cœur brisé de douleur et sans trop savoir quel moyen il fallait prendre pour améliorer l'existence physique et morale des prisonnières."

Confrontée à ces dures réalités, cette jeune marquise de 28 ans résolut de faire de la prison un lieu d'humanisation, de socialisation et un chemin d'insertion. Grâce à ses relations et s'aidant de quelques pièces de monnaie, elle put y retourner chaque jour. Elle entreprit alors d'améliorer peu à peu la condition de vie de ces détenues et de plus travailla à leur éducation.

Soutenue par son mari, elle obtint en 1821, la création à Turin d'une prison réservée aux femmes. Deux ans plus tard, le gouvernement piémontais leur concéda la fondation, par leurs propres moyens, d'un foyer d'accueil pour anciennes détenues et jeunes prostituées repenties, appelé le "Refuge". Dix années plus tard, Juliette et Tancrède, fondèrent deux congrégations religieuses pour le service de ces filles en péril (les Sœurs du Bon Pasteur en 1833 et les Sœurs de Ste Anne en 1834). En 1838, Tancrède mourut d'une maladie pulmonaire. Il léguait par testament toute sa fortune à sa femme.

Pour rester fidèle aux intentions de son mari, elle fondait, en 1845, un hôpital pour fillettes handicapées, de 3 à 12 ans. Elle fit alors appel à Don Bosco comme aumônier de cet hôpital. Mais l'entente entre l'aumônier et son employeur fut de courte durée, à peine deux ans. Don Bosco voulait en effet donner, dans son jeune apostolat, la priorité aux garçons de la rue. La proximité des deux "clientèles" ne fut pas sans poser quelques problèmes. De plus, Don Bosco, qui voulait en faire de trop, ne tarda pas à tomber gravement malade. Comme il ne voulait pas entendre raison, Juliette, marquise de Barolo, fut amené à rompre le contrat et à le licencier. Malgré cette rupture, plutôt explosive, la marquise continua néanmoins à soutenir financièrement l’œuvre de Don Bosco auprès des jeunes en difficulté. Elle le fit cependant de manière anonyme, par personne interposée.

L'année 1848 fut à nouveau en Europe une année révolutionnaire. A Turin, les manifestations de rues avaient pour objectif la création d'un État italien indépendant de l'Autriche et du Vatican. Les manifestants s'en prirent par conséquent à tout ce qui avait une apparence "romaine". Juliette de Colbert fut donc gravement menacée au point qu'on lui conseilla de quitter Turin. Ce à quoi elle répliqua vivement : " Je ne puis transporter avec moi mes 500 filles adoptives. Je dois donc rester pour leur servir de mère jusqu'à la fin. On voudra peut-être me couper la tête ? Eh bien, cela aussi est un chemin pour monter au ciel. Le Seigneur a donné à ma grand mère le courage de mourir sur la guillotine, il ne m'abandonnera certainement pas. Ni les menaces, ni les persécutions, ni les tourments ne me forceront à déserter le poste où me retient mon devoir". On retrouve dans cette affirmation le tempérament énergique et généreux de Juliette que rien ne saurait fléchir dans son engagement de chrétienne au service des femmes les plus défavorisées.

Celle qui sut passer avec tant d'audace des ors de la Cour impériale à Paris aux horreurs de la Cour des Miracles à Turin, fut dans le même temps celle qui accueillait en soirée, dans le magnifique Palais Barolo, l'élite intellectuelle et politique de la capitale piémontaise. Le plus célèbre de ces hommes politiques fut Camille Cavour, l'artisan de l'unité italienne. Il voua à la marquise une véritable admiration. Juliette était en effet une femme qui charmait son auditoire. Très cultivée, elle parlait couramment cinq ou six langues. De l'amitié entre le couple des Barolo et le couple des Lamartine, il nous reste 55 lettres écrites par le poète français entre 1823 et 1830 à Juliette de Colbert. Dans une de ces lettres, Lamartine ira jusqu'à lui avouer : "Quand on vous a connue, votre souvenir est un besoin de tous les moments".

Au soir de sa vie, en 1863, elle finança en grande partie une église dans l'un des quartiers populaires de Turin, à Borgo Vanchiglia. Elle fut dédiée à Sainte Julie. C'est dans le chœur de cette église qu'aujourd'hui Juliette de Colbert et son mari Tancrède Barolo reposent en paix. Leur procès de béatification ouvert à Turin, en 1991 pour Juliette et en 1995 pour Tancrède, nous permet de les reconnaître tous les deux comme "Serviteurs de Dieu". Juliette de Colbert, marquise de Barolo, peut certainement figurer, en bonne place, parmi les femmes les plus remarquables de l'Anjou.

Voir le site www.palazzobarolo.it 

Y. LE CARRERES

salésien de Don Bosco.

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